Le temps de la relâche fut douloureusement troublé par des tremblements de terre et des typhons qui sont périodiques à Manille. Le 24 octobre, le tremblement de terre fut si violent, que le gouverneur, les troupes et une partie des habitants durent abandonner la ville à la hâte. Le dommage fut estimé à trois millions de francs; quantité de maisons s'écroulèrent, huit personnes furent ensevelies sous les ruines et un grand nombre furent blessées.
A peine la population commençait-elle à se rassurer, qu'un épouvantable typhon vint mettre le comble à la calamité publique. Il ne dura qu'une partie de la nuit du 31 octobre, et le lendemain, lorsque le soleil se leva, on aurait pu croire n'avoir fait qu'un mauvais rêve, si la vue des campagnes ravagées, l'aspect lamentable de la rade avec six navires à la côte et les autres presque entièrement désemparés, n'eussent témoigné de la réalité du phénomène. Tout autour de la ville, le pays était dévasté, les récoltes perdues, les arbres, même les plus gros, violemment arrachés, les villages détruits. C'était un spectacle navrant!
L'Espérance avait son grand mât et le mât d'artimon rasés à quelques pieds au-dessus du pont, ses bastingages emportés. La Thétis, plus heureuse, était sortie presque sauve de cette épouvantable tempête. La paresse des ouvriers, le grand nombre de fêtes qu'ils chôment, eurent bientôt décidé Bougainville à se séparer momentanément de sa conserve, et, le 12 décembre, il faisait mettre à la voile pour la Cochinchine.
Mais, avant de suivre les Français aux bords peu fréquentés de ce pays, il convient de parcourir avec eux Manille et ses environs.
La baie de Manille est sans contredit l'une des plus vastes et des plus belles du monde; des flottes nombreuses y pourraient trouver place; ses deux passes n'étaient pas encore défendues, ce qui avait permis, en 1798, à deux frégates anglaises de pénétrer dans le port et d'enlever plusieurs bâtiments sous le canon même de la ville.
L'horizon est fermé par une barrière de montagnes, qui finit au sud par le Taal, volcan presque éteint aujourd'hui, mais dont les éruptions ont causé plusieurs fois des malheurs effroyables. Dans la plaine, au milieu des champs de riz, des hameaux ou des maisons isolées animent le paysage.
En face de l'entrée de la baie s'élève la ville, qui compte cent soixante mille habitants, avec son phare et ses longs faubourgs. Elle est arrosée par le Passig, rivière sortie du lac de Bay, et cette situation exceptionnelle lui assure des avantages que plus d'une capitale envierait.
La garnison, sans y comprendre la milice, se composait à cette époque de deux mille deux cents hommes de troupes. A côté de la marine militaire, toujours représentée par quelque bâtiment en station, était organisée une marine propre à la colonie, qui avait reçu le nom de «sutil», soit à cause de la petitesse des bâtiments employés, soit à cause de leur rapidité. Cette marine, dont tous les grades sont à la nomination du gouverneur général, se composait de goëlettes et de chaloupes canonnières, destinées à protéger les côtes et les bâtiments de commerce contre les pirates des îles Soulou. On ne peut pas dire que cette organisation, qui coûte beaucoup, ait produit de grands résultats. Bougainville en donne un singulier exemple: les Soulouans ayant, en 1828, enlevé sur les côtes de Luçon trois mille habitants, une expédition dirigée contre eux avait coûté cent quarante mille piastres pour leur tuer six hommes!
Une assez grande fermentation régnait aux Philippines à l'époque du séjour de la Thétis et de l'Espérance, et le contre-coup des événements qui avaient ensanglanté la métropole s'y faisait douloureusement sentir. En 1820, le 20 décembre, massacre des blancs par les Indiens, en 1824, révolte d'un régiment et assassinat d'un ancien gouverneur, M. de Folgueras, tels avaient été les premières secousses qui avaient ébranlé la domination espagnole. Les métis, qui formaient, avec les Tagals, la classe la plus riche et la plus industrieuse en même temps que la véritable population indigène, donnaient à cette époque des craintes légitimes à l'autorité, car on savait qu'ils voulaient l'expulsion de tout ce qui n'avait pas pris naissance aux Philippines. C'étaient eux qui commandaient les régiments indigènes, c'étaient eux qui possédaient la plupart des cures; on voit qu'ils jouissaient d'une influence considérable, et l'on pouvait se demander si l'on n'était pas à la veille d'une de ces révolutions qui ont privé l'Espagne de ses plus belles colonies.
La navigation de la Thétis jusqu'à Macao fut contrariée par des grains, des rafales, des averses et un froid qui furent d'autant plus sensibles que, pendant plusieurs mois, les navigateurs avaient éprouvé une température de vingt-sept degrés. A peine l'ancre fut-elle tombée dans la rivière de Canton, qu'un grand nombre de bateaux du pays vinrent entourer la frégate, offrant en vente des légumes, des poissons, des oranges et une foule de bagatelles, autrefois si rares, aujourd'hui plus communes, mais toujours coûteuses.