La traversée s'est accomplie sans incidents. Aidée par les vents alizés, Standard-Island a parcouru ces eaux admirables au-dessus desquelles le soleil se déplace en descendant vers le tropique du Capricorne. Encore deux mois et quelques jours, l'astre radieux l'aura atteint, il remontera vers la ligne équatoriale, l'île à hélice l'aura à son zénith pendant plusieurs semaines d'ardente chaleur; puis elle le suivra, comme un chien suit son maître, en s'en tenant à la distance réglementaire.
C'est la première fois que les Milliardais vont relâcher à Taïti. L'année précédente, leur campagne avait commencé trop tard. Ils n'étaient pas allés plus loin dans l'ouest, et, après avoir quitté les Pomotou, avaient remonté vers l'Équateur. Or, cet archipel de la Société, c'est le plus beau du Pacifique. En le parcourant, nos Parisiens ne pourraient qu'apprécier davantage tout ce qu'il y avait d'enchanteur dans ce déplacement d'un appareil libre de choisir ses relâches et son climat.
«Oui!… Mais nous verrons ce que sera la fin de cette absurde aventure! conclue invariablement Sébastien Zorn.
— Eh! que cela ne finisse jamais, c'est tout ce que je demande!» s'écrie Yvernès. Standard-Island arrive en vue de Taïti dès l'aube du 17 octobre. L'île se présente par son littoral du nord. Pendant la nuit, on a relevé le phare de la pointe Vénus. La journée eût suffi à rallier la capitale Papeeté, située au nord-ouest, au delà de la pointe. Mais le conseil des trente notables s'est réuni sous la présidence du gouverneur. Comme tout conseil bien équilibré, il s'est scindé en deux camps. Les uns, avec Jem Tankerdon, se sont prononcés pour l'ouest; les autres, avec Nat Coverley, se sont prononcés pour l'est. Cyrus Bikerstaff, ayant voix prépondérante en cas de partage, a décide que l'on gagnera Papeeté en contournant l'île par le sud. Cette décision ne peut que satisfaire le quatuor, car elle lui permettra d'admirer dans toute sa beauté cette perle du Pacifique, la Nouvelle Cythère de Bougainville. Taïti présente une superficie de cent quatre mille deux cent quinze hectares, — neuf fois environ la surface de Paris. Sa population, qui en 1875 comprenait sept mille six cents indigènes, trois cents Français, onze cents étrangers, n'est plus que de sept mille habitants. En plan géométral, elle offre très exactement la forme d'une gourde renversée, le corps de la gourde étant l'île principale, réunie au goulot que dessine le presqu'île de Tatarapu par l'étranglement de l'isthme de Taravao.
C'est Frascolin qui a fait cette comparaison en étudiant la carte à grands points de l'archipel, et ses camarades la trouvent si juste qu'ils baptisent Taïti de ce nouveau nom: la Gourde des tropiques.
Administrativement, Taïti se partage en six divisions, morcelées en vingt et un districts, depuis l'établissement du protectorat du 9 septembre 1842. On n'a point oublié les difficultés qui survinrent entre l'amiral Dupetit-Thouars, la reine Pomaré et l'Angleterre, à l'instigation de cet abominable trafiquant de bibles et de cotonnades qui s'appelait Pritchard, si spirituellement caricaturé dans les Guêpes d'Alphonse Karr.
Mais ceci est de l'histoire ancienne, non moins tombée dans l'oubli que les faits et gestes du fameux apothicaire anglo-saxon.
Standard-Island peut se risquer sans danger à un mille des contours de la Gourde des tropiques. Cette gourde repose, en effet, sur une base coralligène, dont les assises descendent à pic dans les profondeurs de l'Océan. Mais, avant de l'approcher d'aussi près, la population milliardaise a pu contempler sa masse imposante, ses montagnes plus généreusement favorisées de la nature que celles des Sandwich, ses cimes verdoyantes, ses gorges boisées, ses pics qui se dressent comme les pinacles aigus d'une cathédrale gigantesque, la ceinture de ses cocotiers arrosée par l'écume blanche du ressac sur l'accore des brisants.
Durant cette journée, en prolongeant la côte occidentale, les curieux, placés aux environs de Tribord-Harbour, la lorgnette aux yeux, — et les Parisiens ont chacun la leur, — peuvent s'intéresser aux mille détails du littoral: le district de Papenoo, dont on aperçoit la rivière à travers sa large vallée depuis la base des montagnes et qui se jette dans l'Océan, à l'endroit où le récif manque sur un espace de plusieurs milles; Hitiaa, un port très sûr, et d'où l'on exporte pour San-Francisco des millions et des millions d'oranges; Mahaena, où la conquête de l'île ne se termina, en 1845, qu'au prix d'un terrible combat contre les indigènes.
Dans l'après-midi, on est arrivé par le travers de l'étroit isthme de Taravao. En contournant la presqu'île, le commodore Simcoë s'en approche assez pour que les fertiles campagnes du district de Tautira, les nombreux cours d'eau qui en font l'un des plus riches de l'archipel se laissent admirer dans toute leur splendeur. Tatarapu, reposant sur son assiette de corail, dresse majestueusement les âpres talus de ses cratères éteints.