Puis, le soleil déclinant sur l'horizon, les sommets s'empourprent une dernière fois, les tons s'adoucissent, les couleurs se fondent en une brume chaude et transparente. Ce n'est bientôt plus qu'une masse confuse dont les effluves, chargés de la senteur des orangers et des citronniers, se propagent avec la brise du soir. Après un très court crépuscule, la nuit est profonde.
Standard-Island double alors l'extrême pointe du sud-est de la presqu'île, et, le lendemain, elle évolue devant la côte occidentale de l'isthme à l'heure où se lève le jour.
Le district de Taravao, très cultivé, très peuplé, montre ses belles routes, entre les bois d'orangers, qui le rattachent au district de Papeari. Au point culminant se dessine un fort, commandant les deux côtés de l'isthme, défendu par quelques canons dont la volée se penche hors des embrasures comme des gargouilles de bronze. Au fond se cache le port Phaéton.
«Pourquoi le nom de ce présomptueux cocher du char solaire rayonne-t-il sur cet isthme?» se demande Yvernès.
La journée, sous lente allure, s'emploie à suivre les contours, plus accentués de la substruction coralligène, qui marque l'ouest de Taïti. De nouveaux districts développent leurs sites variés, — Papéiri aux plaines marécageuses par endroits, Mataiea, excellent port de Papeuriri, puis une large vallée parcourue par la rivière Vaihiria, et, au fond, cette montagne de cinq cents mètres, sorte de pied de lavabo, supportant une cuvette d'un demi-kilomètre de circonférence. Cet ancien cratère, sans doute plein d'eau douce, ne paraît avoir aucune communication avec la mer.
Après le district d'Ahauraono, adonné aux vastes cultures du coton sur une grande échelle, après le district de Papara, qui est surtout livré aux exploitations agricoles, Standard-Island, au delà de la pointe Mara, prolonge la grande vallée de Paruvia, détachée du Diadème, et arrosée par le Punarûn. Plus loin que Taapuna, la pointe Tatao et l'embouchure de la Faà, le commodore Simcoë incline légèrement vers le nord-est, évite adroitement l'îlot de Motu-Uta, et, à six heures du soir, vient s'arrêter devant la coupure qui donne accès dans la baie de Papeeté.
À l'entrée se dessine, en sinuosités capricieuses à travers le récif de corail, le chenal que balisent jusqu'à la pointe de Farente des canons hors d'usage. Il va de soi que Ethel Simcoë, grâce à ses cartes, n'a pas besoin de recourir aux pilotes dont les baleinières croisent à l'ouvert du chenal. Une embarcation sort cependant, ayant un pavillon jaune à sa poupe. C'est «la santé» qui vient prendre langue au pied de Tribord-Harbour. On est sévère à Taïti, et personne ne peut débarquer avant que le médecin sanitaire, accompagné de l'officier de port, n'ait donné libre pratique.
Aussitôt rendu à Tribord-Harbour, ce médecin se met en rapport avec les autorités. Il n'y a là qu'une simple formalité. De malades, on n'en compte guère à Milliard-City ni aux environs. Dans tous les cas, les maladies épidémiques, choléra, influenza, fièvre jaune, y sont absolument inconnues. La patente nette est donc délivrée selon l'usage. Mais, comme la nuit, précédé de quelques ébauches crépusculaires, tombe rapidement, le débarquement est remis au lendemain, et Standard-Island s'endort en attendant le lever du jour.
Dès l'aube, des détonations retentissent. C'est la batterie de l'Éperon qui salue de vingt et un coups de canon le groupe des îles Sous-le-Vent, et Taïti, la capitale du protectorat français. En même temps, sur la tour de l'observatoire, le pavillon rouge à soleil d'or monte et descend trois fois.
Une salve identique est rendue coup pour coup par la batterie de l'Embuscade, à la pointe de la grande passe de Taïti.