«Avoir échappé aux cannibales des Fidji, s'écrie Pinchinat, et être obligé de défendre ses propres côtelettes contre les cannibales des Nouvelles Hébrides!…

— Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! répond
Yvernès.

— Et je résisterai jusqu'à mon dernier morceau, comme le héros de
Labiche!» ajoute Yvernès. Sébastien Zorn, lui, reste silencieux.
On sait ce qu'il pense de cette aventure, ce qui ne l'empêchera
pas de faire son devoir.

Dès les premières clartés, des coups de feu sont échangés à travers les grilles du square. Défense courageuse dans l'enceinte de observatoire. Il y a des victimes de part et d'autre. Du côté des Milliardais, Jem Tankerdon est blessé à l'épaule — légèrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de Malécarlie, bravant les balles des snyders, cherche à viser le capitaine Sarol, lequel ne s'épargne pas au milieu des indigènes.

En vérité, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu'Erromango, Tanna et les îles voisines ont pu fournir de combattants, s'acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse, pourtant, — et le commodore Simcoë a pu le constater, — c'est que Standard-Island, au lieu d'être drossée vers la côte d'Erromango, remonte sous l'influence d'un léger courant, et se dirige vers le groupe septentrional, bien qu'il eût mieux valu porter au large.

Néanmoins le temps s'écoule, les indigènes redoublent leurs efforts, et, malgré leur courageuse résistance, les défenseurs ne pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont arrachées. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le commodore Simcoë est forcé de se rabattre vers l'hôtel de ville, où il faudra se défendre comme dans une forteresse.

Tout en reculant, les miliciens et les marins cèdent pied à pied.
Peut-être, maintenant qu'ils ont forcé l'enceinte de la ville, les
Néo-Hébridiens, entraînés par l'instinct du pillage, vont-ils se
disperser à travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux
Milliardais de reprendre quelque avantage…

Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indigènes se jeter hors de la Unième Avenue. C'est par là qu'ils atteindront l'hôtel de ville, où ils réduiront les derniers efforts des assiégés. Lorsque le capitaine Sarol en sera maître, la victoire sera définitive. L'heure du pillage et du massacre aura sonné.

«Décidément… ils sont trop!» répète Frascolin, dont une zagaie vient d'effleurer le bras.

Et les flèches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul s'accentue.