Vers deux heures, les défenseurs ont été refoulés jusqu'au square de l'hôtel de ville. De morts, on en compte déjà une cinquantaine des deux parts, — de blessés, le double ou le triple. Avant que le palais municipal ait été envahi par les indigènes, on s'y précipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les enfants à chercher un refuge dans les appartements intérieurs, où ils seront à l'abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Jem Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins se postent aux fenêtres, et le feu recommence avec une nouvelle violence.
«Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C'est notre dernière chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver!»
L'assaut est aussitôt donné par ordre du capitaine Sarol, qui se croit sûr du succès, bien que la tâche soit rude. En effet, les portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans artillerie. Les indigènes les attaquent à coups de hache, sous le feu des fenêtres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux. Mais cela n'est point pour arrêter leur chef, et, pourtant, s'il était tué, peut-être sa mort changerait-elle la face des choses…
Deux heures se passent. L'hôtel de ville résiste toujours. Si les balles déciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel Stewart, cherchent-ils à démonter le capitaine Sarol. Tandis que nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu'il soit invulnérable.
Et ce n'est pas lui, au milieu d'une fusillade plus nourrie que jamais, que la balle d'un snyders est venue frapper sur le balcon central. C'est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles étouffées, le sang lui remonte à la gorge. On l'emporte dans l'arrière-salon, où il ne tarde pas à rendre le dernier soupir. Ainsi a succombé celui qui fut le premier gouverneur de Standard- Island, administrateur habile, coeur honnête et grand.
L'assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes vont céder sous la hache des indigènes. Comment empêcher l'envahissement de cette dernière forteresse de Standard-Island? Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu'elle renferme, d'un massacre général?
Le roi de Malécarlie, Ethel Simcoë, le colonel Stewart, discutent alors s'il ne conviendrait pas de fuir par les derrières du palais. Mais où chercher refuge?… À la batterie de la Poupe?… Mais pourra-t-on l'atteindre?… À l'un des ports?… Mais les indigènes n'en sont-ils pas maîtres?… Et les blessés, déjà nombreux, se résoudra-t-on à les abandonner?…
En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature à modifier la situation.
Le roi de Malécarlie s'est avancé sur le balcon, sans prendre garde aux balles et flèches qui pleuvent autour de lui. Il épaule son fusil, il vise le capitaine Sarol, à l'instant où l'une des portes va livrer passage aux assaillants…
Le capitaine Sarol tombe raide.