Frascolin, Yvernès, Pinchinat, abandonnant Sébastien Zorn à sa mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en compagnie d'Ethel Simcoë et de plusieurs de ses officiers. On ne s'étonnera pas que ce nom d'Hiaou ait excité Son-Altesse à émettre quelques onomatopées bizarres.
«Bien sûr, dit-il, c'est une colonie de chats qui habite cette île, avec un matou pour chef…»
Hiaou reste sur bâbord. On ne doit pas y relâcher, et l'on prend direction vers la principale île du groupe, dont le nom lui a été donné, et auquel va s'ajouter temporairement cette extraordinaire Standard-Island.
Le lendemain 30 août, dès l'aube, nos Parisiens sont revenus à leur poste. Les hauteurs de Nouka-Hiva avaient été visibles dans la soirée précédente. Par beau temps, les chaînes de montagne de cet archipel se montrent à une distance de dix-huit à vingt lieues, car l'altitude de certaines cimes dépasse douze cents mètres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur de l'île.
«Vous remarquerez, dit le commodore Simcoë à ses hôtes, une disposition générale à tout cet archipel. Ses sommets sont d'une nudité au moins singulière sous cette zone, tandis que la végétation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes, pénètre au fond des ravins et des gorges, et se déploie magnifiquement jusqu'aux grèves blanches du littoral.
— Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka-Hiva se dérobe à cette règle générale, du moins en ce qui concerne la verdure des zones moyennes. Elle paraît stérile…
— Parce que nous l'accostons par le nord-ouest, répond le commodore Simcoë. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des forêts, des cascades de trois cents mètres…
— Eh! s'écrie Pinchinat, une masse d'eau qui tomberait du sommet de la tour Eiffel, cela mérite considération!… Le Niagara en serait jaloux…
— Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa chute se développe sur neuf cents mètres depuis la rive américaine jusqu'à la rive canadienne… Tu le sais bien, Pinchinat, puisque nous l'avons visité…
— C'est juste, et je fais mes excuses au Niagara!» répond Son Altesse. Ce jour-là, Standard-Island longe les côtes de l'île à un mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu'au plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne présenter aucune coupure. Néanmoins, au dire du navigateur Brown, il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont été ultérieurement découverts. En somme, l'aspect de Nouka-Hiva, dont le nom évoque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais, ainsi que l'ont justement relaté MM. V. Dumoulin et Desgraz, compagnons de Dumont d'Urville pendant son voyage au pôle sud et dans l'Océanie, «toutes les beautés naturelles sont confinées dans l'intérieur des baies, dans les sillons formés par les ramifications de la chaîne des monts qui s'élèvent au centre de l'île». Après avoir suivi ce littoral désert, au delà de l'angle aigu qu'il projette vers l'ouest, Standard-Island modifie légèrement sa direction en diminuant la vitesse des hélices de tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nommé par le navigateur russe Krusenstern. La côte se creuse alors en décrivant un arc allongé, au milieu duquel un étroit goulet donne accès au port de Taioa ou d'Akani, dont l'une des anses offre un abri sûr contre les plus redoutables tempêtes du Pacifique.