Le lendemain, 26 août, Mrs. Branican n'avait pas encore quitté sa cabine, lorsque le Brisbane, après avoir franchi la passe de Backstairs, entre l'île Kangourou et le promontoire Jervis, pénétra dans le golfe de Saint-Vincent et vint mouiller au port d'Adélaïde.
III
Un chapeau historique
Des trois capitales de l'Australie, Sydney est l'aînée, Melbourne est la puînée, Adélaïde est la cadette. En vérité, si la dernière est la plus jeune, on peut affirmer qu'elle est aussi la plus jolie. Elle est née en 1853, d'une mère, l'Australie méridionale - - qui n'a d'existence politique que depuis 1837, et dont l'indépendance, officiellement reconnue, ne date que de 1856. Il est même probable que la jeunesse d'Adélaïde se prolongera indéfiniment sous un climat sans rival, le plus salubre du continent, au milieu de ces territoires que n'attristent ni la phtisie, ni les fièvres endémiques, ni aucun genre d'épidémie contagieuse. On y meurt quelquefois, cependant; mais, comme le fait spirituellement observer M. D. Charnay, «ce pourrait bien être une exception». Si le sol de l'Australie méridionale diffère de celui de la province voisine en ce qu'il ne renferme pas de gisements aurifères, il est riche en minerai de cuivre. Les mines de Capunda, de Burra-Burra, de Wallaroo et de Munta, découvertes depuis une quarantaine d'années, après avoir attiré les émigrants par milliers, ont fait la fortune de la province. Adélaïde ne s'élève pas sur la limite littorale du golfe de Saint-Vincent. De même que Melbourne, elle est située à une douzaine de kilomètres à l'intérieur, et un railway la met en communication avec le port. Son jardin botanique peut rivaliser avec celui de sa seconde soeur. Créé par Schumburg, il possède des serres, qui ne trouveraient pas leurs égales dans le monde entier, des plantations de roses qui sont de véritables parcs, de magnifiques ombrages sous l'abri des plus beaux arbres de la zone tempérée, mélangés aux diverses essences de la zone semi-tropicale.
Ni Sydney, ni Melbourne ne sauraient entrer en comparaison avec Adélaïde pour son élégance. Ses rues sont larges, agréablement distribuées, soigneusement entretenues. Quelques-unes possèdent de splendides monuments en bordure, telle King-William-Street. L'hôtel des postes et l'hôtel de ville méritent d'être remarqués au point de vue architectonique. Au milieu du quartier marchand, les rues Hindley et Glenell s'animent bruyamment au souffle du mouvement commercial. Là, circulent nombre de gens affairés, mais qui ne semblent éprouver que cette satisfaction due à des opérations sagement conduites, abondantes, faciles, sans aucun de ces soucis qu'elles provoquent d'habitude.
Mrs. Branican était descendue dans un hôtel de King-William- Street, où Zach Fren l'avait accompagnée. La mère venait de subir une cruelle épreuve par l'anéantissement de ses dernières illusions. Il y avait tant d'apparence que Godfrey pût être son fils, qu'elle s'y était tout de suite abandonnée. Cette déception se lisait sur sa figure, plus pâle que de coutume, au fond de ses yeux rougis par les larmes. Mais, à partir de l'instant où son espoir avait été brisé comme sans retour, elle n'avait plus cherché à revoir le jeune novice, elle n'avait plus parlé de lui. Il ne restait dans son souvenir que cette surprenante ressemblance, qui lui rappelait l'image de John.
Désormais, Dolly serait tout à son oeuvre, et s'occuperait sans arrêt des préparatifs de l'expédition. Elle ferait appel à tous les concours, à tous les dévouements. Elle saurait dépenser, s'il le fallait, sa fortune entière en ces nouvelles recherches, stimuler par des primes importantes le zèle de ceux qui uniraient leurs efforts aux siens dans une suprême tentative.
Les dévouements ne devaient pas lui faire défaut. Cette province de l'Australie méridionale, c'est par excellence la patrie des audacieux explorateurs. De là les plus célèbres pionniers se sont lancés à travers les territoires inconnus du centre. De ses entrailles sont sortis les Warburton, les John Forrest, les Giles, les Sturt, les Lindsay, dont les itinéraires s'entrecroisent sur les cartes de ce vaste continent — itinéraires que Mrs. Branican allait obliquement couper du sien. C'est ainsi que le colonel Warburton, en 1874, traversa l'Australie dans toute sa largeur sur le vingtième degré de l'est au nord-ouest jusqu'à Nichol-Bay — que John Forrest, en la même année, se transporta en sens contraire, de Perth à Port-Augusta — que Giles, en 1876, partit également de Perth pour gagner le golfe Spencer sur le vingt- cinquième degré.
Il avait été convenu que les divers éléments de l'expédition, matériel et personnel, seraient réunis, non pas à Adélaïde, mais au point terminus du railway, qui remonte vers le nord à la hauteur du lac Eyre. Cinq degrés franchis dans ces conditions, ce serait gagner du temps, éviter des fatigues. Au milieu des districts sillonnés par le système orographique des Flinders- Ranges, on trouverait à rassembler le nombre de chariots et d'animaux nécessaires à cette campagne, les chevaux de l'escorte, les boeufs destinés au transport des vivres et effets de campement. À la surface de ces interminables déserts, de ces immenses steppes de sable, dépourvus de végétation, presque sans eau, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une caravane, qui comprendrait une quarantaine de personnes, en comptant les gens de service et la petite troupe destinée à assurer la sécurité des voyageurs.
Quant à ces engagements, Dolly s'occupa de les réaliser à Adélaïde même. Elle trouva, d'ailleurs, un constant et ferme appui près du gouverneur de l'Australie méridionale, qui s'était mis à sa disposition. Grâce à lui, trente hommes, bien montés, bien armés, les uns d'origine indigène, les autres choisis parmi les colons européens, acceptèrent les propositions de Mrs. Branican. Elle leur garantissait une solde très élevée pour la durée de la campagne, et une prime se chiffrant par une centaine de livres à chacun d'eux, dès qu'elle serait achevée, quel qu'en fût le résultat. Ils seraient commandés par un ancien officier de la police provinciale, Tom Marix, un robuste et résolu compagnon, âgé d'une quarantaine d'années, dont le gouverneur répondait. Tom Marix avait choisi ses hommes avec soin parmi les plus vigoureux et les plus sûrs de ceux qui s'étaient offerts en grand nombre. Dès lors il y avait lieu de compter sur le dévouement de cette escorte, recrutée dans les meilleures conditions.