— Couper ma natte?…

— Je vous mettrai à la diète de tabac!

— Le dieu Fô me protège!

— Il ne vous protégera pas.»

Et, devant cette dernière menace, Gîn-Ghi redevint soumis et respectueux.

En réalité, de quel chapeau s'agissait-il, et pourquoi Jos Meritt passait-il sa vie à courir après un chapeau?

Cet original, on l'a dit, était un Anglais de Liverpool, un de ces inoffensifs maniaques, qui n'appartiennent pas en propre au Royaume-Uni. Ne s'en rencontre-t-il pas sur les bords de la Loire, de l'Elbe, du Danube ou de l'Escaut, aussi bien que dans les contrées arrosées par la Tamise, la Clyde ou la Tweed? Jos Meritt était fort riche, et très connu dans le Lancastre et comtés voisins pour ses fantaisies de collectionneur. Ce n'étaient point des tableaux, des livres, des objets d'art, pas même des bibelots qu'il ramassait à grand effort et à grands frais. Non! C'étaient des chapeaux — un musée de couvre-chefs historiques — coiffures quelconques d'hommes ou de femmes, tromblons, tricornes, bicornes, pétases, calèches, clabauds, claques, gibus, casques, claque- oreilles, bousingots, barrettes, bourguignottes, calottes, turbans, toques, caroches, casquettes, fez, shakos, képis, cidares, colbacks, tiares, mitres, tarbouches, schapskas, poufs, mortiers de présidents, llautus des Incas, hennins du moyen âge, infules sacerdotaux, gasquets de l'Orient, cornes des doges, chrémeaux de baptême, etc., etc., des centaines et des centaines de pièces, plus ou moins lamentables, effilochées, sans fond et sans bords. À l'en croire, il possédait de précieuses curiosités historiques, le casque de Patrocle, lorsque ce héros fut tué par Hector au siège de Troie, le béret de Thémistocle à la bataille de Salamine, les barrettes de Galien et d'Hippocrate, le chapeau de César qu'un coup de vent avait emporté au passage du Rubicon, la coiffure de Lucrèce Borgia à chacun de ses trois mariages avec Sforze, Alphonse d'Este et Alphonse d'Aragon, le chapeau de Tamerlan quand ce guerrier franchit le Sind, celui de Gengis-Khan lorsque ce conquérant fit détruire Boukhara et Samarkande, la coiffure d'Elisabeth à son couronnement, celle de Marie Stuart lorsqu'elle s'échappa du château de Lockleven, celle de Catherine II quand elle fut sacrée à Moscou, le suroët de Pierre-le-Grand lorsqu'il travaillait aux chantiers de Saardam, le claque de Marlborough à la bataille de Ramilies, celui d'Olaüs, roi de Danemark, tué à Sticklestad, le bonnet de Gessler que refusa de saluer Guillaume Tell, la toque de William Pitt quand il entra à vingt-trois ans au ministère, le bicorne de Napoléon Ier à Wagram, enfin cent autres non moins curieux. Son plus vif chagrin était de ne point posséder la calotte qui coiffait Noé le jour où l'arche s'arrêtait sur la cime du mont Ararat, et le bonnet d'Abraham au moment où ce patriarche allait sacrifier Isaac. Mais Jos Meritt ne désespérait pas de les découvrir un jour. Quant aux cidares que devaient porter Adam et Ève, lorsqu'ils furent chassés du paradis terrestre, il avait renoncé à se les procurer, des historiens dignes de foi ayant établi que le premier homme et la première femme avaient l'habitude d'aller nu-tête.

On voit, par cet étalage très succinct des curiosités du musée Jos Meritt, en quelles occupations vraiment enfantines s'écoulait la vie de cet original. C'était un convaincu, il ne doutait pas de l'authenticité de ses trouvailles, et ce qu'il lui avait fallu parcourir de pays, visiter de villes et de villages, fouiller de boutiques et d'échoppes, fréquenter de fripiers et de revendeurs, dépenser de temps et d'argent pour n'atteindre, après des mois de recherches, qu'une loque qu'on ne lui vendait qu'au poids de l'or! C'était le monde entier qu'il réquisitionnait afin de mettre la main sur quelque objet introuvable, et, maintenant qu'il avait épuisé les stocks de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique, de l'Océanie par lui-même, par ses correspondants, par ses courtiers, par ses voyageurs de commerce, voici qu'il s'apprêtait à fouiller, jusque dans ses plus inabordables retraites, le continent australien!

Il y avait une raison à cela — raison que d'autres eussent sans doute regardée comme insuffisante, mais qui lui paraissait des plus sérieuses. Ayant été informé que les nomades de l'Australie se coiffaient volontiers de chapeaux d'homme ou de femme — en quel état de dépenaillement, on l'imagine! — sachant d'autre part que des cargaisons de ces vieux débris étaient régulièrement expédiées dans les ports du littoral, il en avait conclu qu'il y aurait peut-être là «quelque beau coup à faire», pour parler le langage des amateurs d'antiquailles.

Précisément, Jos Meritt était en proie à une idée fixe, tourmenté par un désir qui l'obsédait, qui menaçait de le rendre complètement fou, car il l'était à demi déjà. Il s'agissait, cette fois, de retrouver un certain chapeau, qui, à l'entendre, devait être l'honneur de sa collection.