IV
Le train d'Adélaïde
Quelle était cette merveille? Par quel fabricant ancien ou moderne ce chapeau avait-il été confectionné? Sur quelle tête royale, noble, bourgeoise ou roturière, s'était-il posé et en quelle circonstance? Ce secret, Jos Meritt ne l'avait jamais confié à personne. Quoi qu'il en soit, à la suite de précieuses indications, en suivant une piste avec l'ardeur d'un Chingachgook ou d'un Renard-Subtil, il avait acquis cette conviction que ledit chapeau, après une longue série de vicissitudes, devait achever sa carrière sur le crâne de quelque notable d'une tribu australienne, en justifiant doublement sa qualification de «couvre-chef». S'il réussissait à le découvrir, Jos Meritt le paierait ce que l'on voudrait, il le volerait, si on ne voulait pas le lui vendre. Ce serait le trophée de cette campagne, qui l'avait déjà entraîné au nord-est du continent. Aussi, n'ayant pas réussi dans sa première tentative, se disposait-il à braver les trop réels dangers d'une expédition en Australie centrale. Voilà pourquoi Gîn-Ghi allait de nouveau s'exposer à finir son existence sous la dent des cannibales, et quels cannibales?… Les plus féroces de tous ceux dont il avait jusqu'alors affronté la mâchoire. Au fond, il faut bien le reconnaître, le serviteur était si attaché à son maître — l'attachement de deux canards mandarins — autant par intérêt que par affection, qu'il n'aurait pu se séparer de lui.
«Demain matin nous partirons d'Adélaïde par l'express, dit Jos
Meritt.
— À la deuxième veille?… répondit Gîn-Ghi.
— À la deuxième veille, si vous voulez, et faites en sorte que tout soit prêt pour le départ.
— Je ferai de mon mieux, mon maître Jos, en vous priant d'observer que je n'ai pas les dix mille mains de la déesse Couan- in!
— Je ne sais pas si la déesse Couan-in a dix mille mains, répondit Jos Meritt, mais je sais que vous en avez deux, et je vous prie de les employer à mon service…
— En attendant qu'on me les mange!
— Bien!… Oh!… Très bien!»