Et, sans doute, Gîn-Ghi ne se servit pas de ses mains plus activement que d'habitude, préférant s'en rapporter à son maître pour faire sa besogne. Donc, le lendemain les deux originaux quittaient Adélaïde et le train les emportait à toute vapeur vers ces régions inconnues, où Jos Meritt espérait enfin découvrir le chapeau qui manquait à sa collection. Quelques jours plus tard, Mrs. Branican allait également quitter la capitale de l'Australie méridionale. Tom Marix venait de compléter le personnel de son escorte, qui comprenait quinze hommes blancs ayant fait partie des milices locales, et quinze indigènes déjà employés au service de la province dans la police du gouverneur. Cette escorte était destinée à protéger la caravane contre les nomades et non à combattre la tribu des Indas. Il ne faut point oublier ce qu'avait dit Harry Felton: il s'agissait plutôt de délivrer le capitaine John au prix d'une rançon que de l'arracher par la force aux indigènes qui le retenaient prisonnier.

Des vivres, en quantité suffisante pour l'approvisionnement d'une quarantaine de personnes pendant une année, occupaient deux fourgons du train, qui seraient déchargés à Farina-Town. Chaque jour, une lettre de Zach Fren, datée de cette station, avait tenu Dolly au courant de ce qui se faisait. Les boeufs et les chevaux, achetés par les soins du maître, se trouvaient réunis avec les gens destinés à servir de conducteurs. Les chariots, remisés à la gare, étaient prêts à recevoir les caisses de vivres, les ballots de vêtements, les ustensiles, les munitions, les tentes, en un mot tout ce qui constituait le matériel de l'expédition. Deux jours après l'arrivée du train, la caravane pourrait se mettre en marche.

Mrs. Branican avait fixé son départ d'Adélaïde au 9 septembre. Dans un dernier entretien qu'elle eut avec le gouverneur de la province, celui-ci ne cacha point à l'intrépide femme quels périls elle aurait à affronter.

«Ces périls sont de deux sortes, mistress Branican, dit-il, ceux que font courir ces tribus très farouches au milieu de régions dont nous ne sommes pas les maîtres, et ceux qui tiennent à la nature même de ces régions. Dénuées de toutes ressources, notamment privées d'eau, car les rivières et les puits sont déjà taris par la sécheresse, elles vous réservent de terribles souffrances. Pour cette raison, peut-être eût-il mieux valu n'entrer en campagne que six mois plus tard, à la fin de la saison chaude…

— Je le sais, monsieur le gouverneur, répondit Mrs. Branican, et je suis préparée à tout. À dater de mon départ de San-Diégo, j'ai étudié le continent australien, en lisant et relisant les récits des voyageurs qui l'ont visité, les Burke, les Stuart, les Giles, les Forrest, les Sturt, les Grégorys, les Warburton. J'ai pu aussi me procurer la relation de l'intrépide David Lindsay, qui du mois de septembre 1887 au mois d'avril 1888 est parvenu à franchir l'Australie entre Port-Darwin au nord et Adélaïde au sud. Non! je n'ignore rien des fatigues ni des dangers d'une telle campagne. Mais je vais où le devoir me commande d'aller.

— L'explorateur David Lindsay, répondit le gouverneur, s'est borné à suivre des régions déjà reconnues, puisque la ligne télégraphique transcontinentale sillonne leur surface. Aussi n'avait-il emmené avec lui qu'un jeune indigène et quatre chevaux de bât. Vous, au contraire, mistress Branican, puisque vous allez à la recherche de tribus nomades, vous serez contrainte de diriger votre caravane en dehors de cette ligne, de vous aventurer dans le nord-ouest du continent jusqu'aux déserts de la Terre de Tasman ou de la Terre de Witt…

— J'irai jusqu'où cela sera nécessaire, monsieur le gouverneur, reprit Mrs. Branican. Ce que David Lindsay et ses prédécesseurs ont fait, c'était dans l'intérêt de la civilisation, de la science ou du commerce. Ce que je ferai, moi, c'est pour délivrer mon mari, aujourd'hui le seul survivant du Franklin. Depuis sa disparition, et contre l'opinion de tous, j'ai soutenu que John Branican était vivant, et j'ai eu raison. Pendant six mois, pendant un an, s'il le faut, je parcourrai ces territoires avec la conviction que je le retrouverai et j'aurai raison de nouveau. Je compte sur le dévouement de mes compagnons, monsieur le gouverneur, et notre devise sera: Jamais en arrière!

— C'est la devise des Douglas, mistress, et je ne doute pas qu'elle vous mène au but…

— Oui… avec l'aide de Dieu!»

Mrs. Branican prit congé du gouverneur, en le remerciant du concours qu'il lui avait prêté dès son arrivée à Adélaïde. Le soir même — 9 septembre — elle quittait la capitale de l'Australie méridionale. Les chemins de fer australiens sont établis dans d'excellentes conditions: wagons confortables qui roulent sans secousse; voies dont le parfait état ne provoque que d'insensibles trépidations. Le train se composait de six voitures, en comprenant les deux fourgons de bagages. Mrs. Branican occupait un compartiment réservé avec une femme, nommée Harriett, d'origine mi-saxonne mi-indigène, qu'elle avait engagée à son service. Tom Marix et les gens de l'escorte s'étaient placés dans les autres compartiments. Le train ne s'arrêtait que pour le renouvellement de l'eau et du combustible de la machine, et ne faisait que des haltes très courtes aux principales stations. La durée du parcours serait ainsi abrégée d'un quart environ. Au delà d'Adélaïde, le train se dirigea vers Gawler en remontant le district de ce nom. Sur la droite de la ligne se dressaient quelques hauteurs boisées qui dominent cette partie du territoire. Les montagnes de l'Australie ne se distinguent pas par leur altitude, qui ne dépasse guère deux mille mètres, et elles sont en général reportées à la périphérie du continent. On leur attribue une origine géologique très reculée, leur composition comprenant surtout le granit et les couches siluriennes. Cette portion du district, très accidentée, coupée de gorges, obligeait la voie à faire de nombreux détours, tantôt le long de vallées étroites, tantôt au milieu d'épaisses forêts, où la multiplication de l'eucalyptus est vraiment exubérante. À quelques degrés de là, lorsqu'il desservira les plaines du centre, le railway pourra suivre l'imperturbable ligne droite qui doit être la caractéristique du chemin de fer moderne.