À partir de Gawler, d'où se détache un embranchement sur Great- Bend, le grand fleuve Murray décrit un coude brusque en s'infléchissant vers le sud. Le train, après l'avoir quitté, et avoir côtoyé la limite du district de Light, atteignit le district de Stanley à la hauteur du trente-quatrième parallèle. S'il n'eût fait nuit, on aurait pu apercevoir la dernière cime du mont Bryant, le plus élevé de ce noeud orographique, qui se projette à l'est de la voie. Depuis ce point, les dénivellations du sol se font plutôt sentir à l'ouest, et la ligne longe la base tourmentée de cette chaîne, dont les principaux sommets sont les monts Bluff, Remarkable, Brown et Ardon. Leurs ramifications viennent mourir sur les bords du lac Torrens, vaste bassin en communication, sans doute, avec le golfe Spencer, qui entaille profondément la côte australienne.

Le lendemain, au lever du soleil, le train passa en vue de ces Flinders-Ranges, dont le mont Serle forme l'extrême projection. À travers les vitres de son wagon, Mrs. Branican regardait ces territoires si nouveaux pour elle. C'était donc là cette Australie que l'on a à bon droit dénommée la «Terre des paradoxes», dont le centre n'est qu'une vaste dépression au-dessous du niveau océanique; où les cours d'eau, pour la plupart sortis des sables, sont peu à peu absorbés avant d'aboutir à la mer; où l'humidité manque à l'air comme au sol; où se multiplient les plus étranges animaux qui soient au monde; où vivent à l'état errant ces tribus farouches qui fréquentent les régions du centre et de l'ouest. Là- bas, au nord et à l'ouest, s'étendent ces interminables déserts de la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale, au milieu desquels l'expédition allait chercher les traces du capitaine John. Sur quel indice se guiderait-elle, lorsqu'elle aurait dépassé la zone des bourgades et des villages, quand elle en serait réduite aux vagues indications, obtenues au chevet de Harry Felton?

Et, à ce propos, une objection avait été posée à Mrs. Branican: Était-il admissible que le capitaine John, depuis neuf ans qu'il était prisonnier de ces Australiens nomades, n'eût jamais trouvé l'occasion de leur échapper? À cette objection, Mrs. Branican n'avait eu à opposer que cette réponse: c'est que, d'après le dire de Harry Felton, à son compagnon et à lui une seule occasion de s'enfuir s'était offerte pendant cette longue période — occasion dont John n'avait pu profiter. Quant à l'argument fondé sur ce qu'il n'entrait pas dans les habitudes des indigènes de respecter la vie de leurs prisonniers, vraisemblable ou non, ce fait s'était produit pour les survivants du Franklin, et Harry Felton en était la preuve. D'ailleurs, n'existait-il pas un précédent en ce qui concernait l'explorateur William Classen disparu voilà trente- huit ans, et que l'on croyait encore chez l'une des tribus de l'Australie septentrionale? Eh bien! n'était-ce pas précisément le sort du capitaine John, puisque, en dehors de simples présomptions, on avait la déclaration formelle de Harry Felton? Il est d'autres voyageurs qui n'ont jamais reparu, et rien ne démontre qu'ils aient succombé. Qui sait si ces mystères ne s'éclairciront pas un jour!

Cependant le train filait avec rapidité, sans s'arrêter aux petites stations. Si la voie ferrée eût été reportée un peu plus vers l'ouest, elle aurait contourné les bords de ce lac Torrens, qui se recourbe en forme d'arc — lac long et étroit, près duquel s'accentuent les premières ondulations des Flinders-Ranges. Le temps était chaud. Même température que dans l'hémisphère boréal au mois de mars pour les pays que traverse le trentième parallèle, tels l'Algérie, le Mexique ou la Cochinchine. On pouvait craindre quelques pluies ou même l'un de ces violents orages que la caravane appellerait en vain de tous ses voeux, lorsqu'elle serait engagée sur les plaines de l'intérieur. Ce fut en ces conditions que Mrs. Branican atteignit, à trois heures de l'après-midi, la station de Farina-Town.

Là s'arrête le railway, et les ingénieurs australiens s'occupent de le pousser plus avant vers le nord, dans la direction de l'Overland-Telegraf-Line qui prolonge ses fils jusqu'au littoral de la mer d'Arafoura. Si le chemin de fer continue de la suivre, il devra s'incliner vers l'ouest, afin de passer entre le lac Torrens et le lac Eyre. Au contraire, il se développera à la surface des territoires situés à l'orient de ce lac, s'il n'abandonne pas le méridien qu'elle remonte à partir d'Adélaïde.

Zach Fren et ses hommes étaient réunis à la gare, lorsque Mrs. Branican descendit de son wagon. Ils l'accueillirent avec grande sympathie et respectueuse cordialité. Le brave maître était ému jusqu'au fond du coeur. Douze jours, douze longs jours! sans avoir vu la femme du capitaine John, cela ne lui était pas arrivé depuis le dernier retour du Dolly-Hope à San-Diégo. Dolly fut très heureuse de retrouver son compagnon, son ami Zach Fren, dont le dévouement lui était assuré. Elle sourit en lui pressant la main - - elle qui avait presque oublié le sourire!

Cette station de Farina-Town est de création récente. Il est même des cartes modernes sur lesquelles elle ne figure pas. On reconnaît là l'embryon d'une de ces villes que les railways anglais ou américains «produisent» sur leur passage, comme les arbres produisent des fruits; mais ils mûrissent vite, ces fruits, grâce au génie improvisateur et pratique de la race saxonne. Et telles de ces stations, qui ne sont que des villages, montrent déjà par leur disposition générale, l'agencement des places, des rues, des boulevards, qu'elles deviendront des villes à court délai.

Ainsi était Farina-Town — formant, à cette époque, le terminus du chemin de fer d'Adélaïde.

Mrs. Branican ne devait pas séjourner dans cette station. Zach Fren s'était montré aussi intelligent qu'actif. Le matériel de l'expédition, rassemblé par ses soins, comprenait quatre chariots à boeufs et leurs conducteurs, deux buggys, attelés chacun de deux bons chevaux, et les cochers chargés de les conduire. Les chariots avaient déjà reçu divers objets de campement, qui avaient été expédiés d'Adélaïde. Lorsque les fourgons du train auraient versé leur contenu, ils seraient prêts à partir. Ce serait l'affaire de vingt-quatre ou trente-six heures.

Dès le jour même Mrs. Branican examina ce matériel en détail. Tom Marix approuva les mesures prises par Zach Fren. Dans ces conditions, on atteindrait sans peine l'extrême limite de la région où les chevaux et les boeufs trouvent l'herbe nécessaire à leur nourriture, et surtout l'eau, dont on rencontrerait rarement quelque filet dans les déserts du centre.