Le 18 septembre, Tom Marix établit le campement du soir à la pointe méridionale du South-Lake-Eyre, qui dépend du North-Lake- Eyre, d'une superficie considérable. On put apercevoir sur ses rives boisées une troupe de ces curieux échassiers, dont le «jabiru» est l'échantillon le plus remarquable, et quelques bandes de cygnes noirs, mêlés aux cormorans, aux pélicans et aux hérons blancs, gris ou bleus de plumage.
Curieuse disposition géographique, celle de ces lacs. Leur chapelet se déroule du sud au nord de l'Australie, le lac Torrens, dont le railway suit la courbe, le petit lac Eyre, le grand lac Eyre, les lacs Frome, Blanche, Amédée. Ce sont des nappes d'eau salée, antiques récipients naturels, où se seraient conservés les restes d'une mer intérieure.
En effet, les géologues sont portés à admettre que le continent australien fut autrefois divisé en deux îles, à une époque qui ne doit pas être extrêmement reculée. On avait observé déjà que la périphérie de ce continent, formé dans certaines conditions telluriques, tend à s'élever au-dessus du niveau de la mer, et il ne semble pas douteux, d'autre part, que le centre est soumis à un relèvement continu. L'ancien bassin se comblera donc avec le temps, et amènera la disparition de ces lacs, échelonnés entre les cent trentième et cent quarantième degrés de latitude.
De la pointe du South-Lake-Eyre jusqu'à la station d'Emerald- Spring, où elle arriva le 20 septembre au soir, la caravane franchit un espace de dix-sept milles environ à travers un pays couvert de forêts magnifiques, dont les arbres dressaient leur ramure à deux cents pieds de hauteur.
Si habituée que fût Dolly aux merveilles forestières de la Californie, entre autres à ses séquoias gigantesques, elle aurait pu admirer cette étonnante végétation, si sa pensée ne l'eût constamment emportée dans la direction du nord et de l'ouest, au milieu de ces arides déserts, où la dune sablonneuse nourrit à peine quelques maigres arbrisseaux. Elle ne voyait rien de ces fougères géantes, dont l'Australie possède les plus remarquables espèces, rien de ces énormes massifs d'eucalyptus, au feuillage éploré, groupés sur de légères ondulations de terrain.
Observation curieuse, la broussaille est absente du pied de ces arbres, le sol où ils vivent est nettoyé de ronces et d'épines, leurs basses branches ne se développent qu'à douze ou quinze pieds au-dessus des racines. Il n'y reste qu'une herbe jaune d'or, jamais desséchée. Ce sont les animaux qui ont détruit les jeunes pousses, ce sont les feux allumés par les squatters qui ont dévoré buissons et arbustes. Aussi, bien qu'il n'y ait point, à parler vrai, de routes frayées à travers ces vastes forêts, si différentes des forêts africaines où l'on marche six mois sans en trouver la fin, la circulation n'y est-elle point embarrassée. Les buggys et les chariots allaient pour ainsi dire à l'aise entre ces arbres largement espacés et sous le haut plafond de leur feuillage.
De plus, Tom Marix connaissait le pays, l'ayant maintes fois parcouru, lorsqu'il dirigeait la police provinciale d'Adélaïde. Mrs. Branican n'aurait pu se fier à un guide plus sûr, plus dévoué. Aucun chef d'escorte n'aurait joint tant de zèle à tant d'intelligence.
Mais en outre, pour le seconder, Tom Marix trouvait un auxiliaire jeune, actif, résolu, dans ce jeune novice qui s'était à tel point attaché à la personne de Dolly, et il s'émerveillait de ce qu'il sentait d'ardeur chez ce garçon de quatorze ans. Godfrey parlait de se lancer seul, en cas de besoin, au milieu des régions de l'intérieur. Si quelques traces du capitaine John étaient découvertes, il serait difficile, impossible même de le retenir dans le rang. Tout en lui, son enthousiasme lorsqu'il s'entretenait du capitaine, son assiduité à consulter les cartes de l'Australie centrale, à prendre des notes, à se renseigner dans les haltes au lieu de se livrer au repos après la longueur et la fatigue des étapes, tout dénotait dans cette âme passionnée une effervescence que rien ne pouvait tempérer. Très robuste pour son âge, endurci déjà aux rudes épreuves de la vie de marin, il devançait le plus souvent la caravane, il s'éloignait hors de vue. Restait-il à sa place, ce n'était que sur l'ordre formel de Dolly. Ni Zach Fren, ni Tom Marix, bien que Godfrey leur témoignât grande amitié, n'auraient pu obtenir ce qu'elle obtenait d'un regard. Aussi s'abandonnant à ses sentiments instinctifs en présence de cet enfant, portrait physique et moral de John, elle éprouvait pour lui une affection de mère. Si Godfrey n'était pas son fils, s'il ne l'était pas suivant les lois de la nature, il le serait par les lois de l'adoption, du moins. Godfrey ne la quittait plus. John partagerait l'affection qu'elle ressentait pour cet enfant.
Un jour, après une absence qui s'était prolongée et l'avait conduit à quelques milles en avant de la caravane:
«Mon enfant, lui dit-elle, je veux que tu me fasses la promesse de ne jamais t'écarter sans mon consentement. Lorsque je te vois partir je suis inquiète jusqu'à ton retour. Tu nous laisses pendant des heures sans nouvelles…