Sur ces vastes plaines ondulées, variées çà et là par quelques bouquets d'arbres au feuillage décoloré, le gibier, si toutefois cette qualification est exacte, ne faisait pas défaut. Là sautaient des kangourous d'une petite espèce, des «wallabis», qui s'enfuyaient par bonds énormes. Là couraient des opossums de cette variété des bandicoutes et des dyasures, qui nichent — c'est le mot — à la cime des gommiers. Puis, on apercevait quelques couples de casoars, au regard provocant et fier comme celui de l'aigle, mais qui ont cet avantage, sur le roi des oiseaux, de fournir une chair grasse et nourrissante, presque identique à la chair du boeuf. Les arbres, c'étaient des «bungas-bungas», sorte d'araucarias, qui, dans les régions méridionales centrales de l'Australie, atteignent une hauteur de deux cent cinquante pieds. Ces pins, ici de taille plus modeste, produisent une grosse amande assez nutritive, dont les Australiens font un usage habituel.

Tom Marix avait eu soin de prévenir ses compagnons de la rencontre possible de ces ours, qui élisent domicile dans le tronc creux des gommiers. C'est même ce qui arriva; mais ces plantigrades, désignés sous le nom de «potorous», n'étaient guère plus à craindre que des marsupiaux à longues griffes.

Quant aux indigènes, la caravane en avait à peine rencontré jusqu'alors. En effet, c'est au nord, à l'est et à l'ouest de l'Overland-Telegraf-Line, que les tribus vont de campements en campements.

En traversant ces contrées, de plus en plus arides, Tom Marix eut lieu de mettre à profit un instinct très particulier des boeufs attelés aux chariots. Cet instinct, qui semble s'être développé dans la race depuis son introduction sur le continent australien, permet à ces animaux de se diriger vers les creeks, où ils pourront satisfaire leur soif. Il est rare qu'ils se trompent, et le personnel n'a qu'à les suivre. En outre, leur instinct est fort apprécié en des circonstances qui se présentent quelquefois.

En effet, dans la matinée du 7 octobre, les boeufs du chariot de tête s'arrêtèrent brusquement. Ils furent aussitôt imités par les autres attelages. Les conducteurs eurent beau les stimuler de leur aiguillon, ils ne parvinrent pas à les décider à avancer d'un pas.

Tom Marix, aussitôt prévenu, se rendit près du buggy de Mrs.
Branican.

«Je sais ce que c'est, mistress, dit-il. Si nous n'avons pas encore rencontré des indigènes sur notre route, nous croisons en ce moment un sentier qu'ils ont l'habitude de suivre, et, comme nos boeufs ont flairé leurs traces, ils refusent d'aller au delà.

— Quelle est la raison de cette répugnance? demanda Dolly.

— La raison, on ne la connaît pas au juste, répondit Tom Marix, mais le fait n'en est pas moins indiscutable. Ce que je croirais volontiers, c'est que les premiers boeufs importés en Australie, fort maltraités par les indigènes, ont dû garder le souvenir de ces mauvais traitements, et que ce souvenir s'est transmis de génération en génération…»

Que cette singularité de l'atavisme, indiquée par le chef de l'escorte, fût ou non la raison de leur défiance, on ne put absolument pas résoudre les boeufs à continuer leur marche en avant. Il fallut les dételer, les retourner de tête en queue, puis, à coups de fouet et d'aiguillon, les contraindre à faire une vingtaine de pas à reculons. De la sorte, ils enjambèrent le sentier contaminé par le passage des indigènes, et, lorsqu'ils eurent été remis sous le joug, les chariots reprirent la direction du nord.