«Quels diables d'arbres est-ce là? s'écria Zach Fren la première fois qu'il aperçut une cinquantaine de ces gommiers réunis en massif. On dirait que leur tronc est peinturluré de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

— Ce que vous appelez une couche de peinture, maître Zach, répondit Tom Marix, c'est une couleur naturelle. L'écorce de ces arbres se nuance suivant que la végétation avance ou retarde. En voici qui sont blancs, d'autres roses, d'autres rouges. Tenez! regardez ceux-là, dont le tronc est rayé de bandes bleues ou tacheté de plaques jaunes…

— Encore une drôlerie de plus à joindre à celles qui distinguent votre continent, Tom Marix.

— Drôlerie si vous voulez, mais croyez bien, Zach, que vous faites un compliment à mes compatriotes en leur répétant que leur pays ne ressemble à aucun autre. Et il ne sera parfait…

— Que lorsqu'il n'y restera plus un seul indigène; c'est entendu!» répliqua Zach Fren.

Ce qu'il y avait à remarquer également, c'est que, malgré l'insuffisant ombrage de ces arbres, les oiseaux les recherchaient en grand nombre. C'étaient quelques pies, quelques perruches, des cacatoès d'une blancheur éclatante, des ocelots rieurs, qui, suivant l'observation de M. D. Charnay, mériteraient mieux le nom d'»oiseaux sangloteurs»; puis des «tandalas» à la gorge rouge, dont le caquet est intarissable; des écureuils volants, entre autres le «polatouche» que les chasseurs attirent en imitant le cri des oiseaux nocturnes; des oiseaux de paradis et spécialement ce «rifle-bird» au plumage de velours, qui passe pour le plus beau spécimen de l'ornithologie australienne; enfin, à la surface des lagunes ou des fonds marécageux, des couples de grues et de ces oiseaux-lotus, auxquels la conformation de leurs pattes permet de courir à la surface des feuilles du nénuphar.

D'autre part, les lièvres abondaient, et on ne se faisait pas faute de les abattre, sans parler des perdrix et des canards — ce qui permettait à Tom Marix d'économiser sur les réserves de l'expédition. Ce gibier était tout bonnement grillé ou rôti au feu du campement. Parfois aussi, on déterrait les oeufs d'iguane, qui sont excellents, et meilleurs que l'iguane même, dont les noirs de l'escorte se délectaient volontiers.

Quant aux creeks, ils fournissaient encore des perches, quelques brochets à long museau, nombre de ces muges si alertes qu'elles sautent par-dessus la tête du pêcheur, et surtout des anguilles par myriades. Entre temps, il fallait prendre garde aux crocodiles, qui ne laissent pas d'être très dangereux dans leur milieu aquatique. De tout ceci, il résulte que lignes ou filets sont des engins dont le voyageur en Australie doit se munir, conformément à l'expresse recommandation du colonel Warburton.

Le 29, au matin la caravane quitta la station de Umbum et s'engagea sur un sol montueux, très rude aux piétons. Quarante- huit heures après, à l'ouest des Denison-Ranges, elle atteignait la station de The-Peak, récemment établie pour les besoins du service télégraphique. Ainsi que l'apprit Mrs. Branican, grâce à un récit détaillé que Tom Marix lui fit des voyages de Stuart, c'était de ce point que l'explorateur était remonté vers le nord, en parcourant ces territoires presque inconnus avant lui.

À partir de cette station, sur un espace de soixante milles environ, la caravane eut un avant-goût des fatigues que lui réservait la traversée du désert australien. Il fallut cheminer sur un sol très aride jusqu'aux bords de la Macumba-river, puis, au delà, franchir un espace à peu près égal et non moins pénible à la marche jusqu'à la station de Lady Charlotte.