En quittant San-Diégo, pressé d'échapper aux poursuites qui le menaçaient, Len Burker s'était réfugié à Mazatlan, l'un des ports de la côte occidentale du Mexique. On s'en souvient, il laissait à Prospect-House la mulâtresse Nô, chargée de veiller sur Dolly Branican qui n'avait pas recouvré la raison à cette époque. Mais, peu de temps après, quand la malheureuse folle eut été placée dans la maison de santé du docteur Brumley par les soins de M. William Andrew, la mulâtresse, n'ayant plus aucun motif de rester au chalet, était partie pour rejoindre son maître, dont elle connaissait la retraite.

C'était sous un faux nom que Len Burker avait cherché refuge à Mazatlan, où la police californienne n'avait pu le découvrir. D'ailleurs, il ne demeura que quatre ou cinq semaines dans cette ville. À peine trois milliers de piastres — solde de tant de sommes dilapidées, et, en particulier, de la fortune personnelle de Mrs. Branican — constituaient tout son avoir. Reprendre ses affaires aux États-Unis n'était plus possible, et il résolut de quitter l'Amérique. L'Australie lui parut un théâtre favorable pour tenter la fortune par tous les moyens, avant d'en être réduit à son dernier dollar.

Jane, toujours sous l'absolue domination de son mari, n'aurait pas eu la force de lui résister. Mrs. Branican, son unique parente, était alors privée de raison. En ce qui concernait le capitaine John, il n'y avait plus de doute sur son sort… Le Franklin avait péri corps et biens… John ne reviendrait jamais à San- Diégo… Rien ne pouvait désormais arracher Jane à cette triste destinée vers laquelle l'entraînait Len Burker, et c'est dans ces conditions qu'elle fut transportée sur le continent australien.

C'était à Sydney que Len Burker avait débarqué. Ce fut là qu'il consacra ses dernières ressources à se lancer dans un courant d'affaires, où il fit de nouvelles dupes, en déployant plus d'habileté qu'à San-Diégo. Puis, il ne tarda pas à se lancer dans des spéculations aventureuses et n'arriva qu'à perdre les quelques gains que son travail lui avait procurés au début.

Dix-huit mois après s'être réfugié en Australie, Len Burker dut s'éloigner de Sydney. En proie à une gêne qui touchait à la misère, il fut contraint de chercher fortune ailleurs. Mais la fortune ne le favorisa pas davantage à Brisbane, d'où il s'échappa bientôt pour se réfugier dans les districts reculés du Queensland.

Jane le suivait. Victime résignée, elle fut réduite à travailler de ses mains, afin de subvenir aux besoins du ménage. Rudoyée, maltraitée par cette mulâtresse qui continuait à être le mauvais génie de Len Burker, que de fois l'infortunée eut la pensée de s'enfuir, de briser la vie commune, d'en finir avec les humiliations et les déboires!… Mais cela était au-dessus de son caractère faible et indécis. Pauvre chien que l'on frappe et qui n'ose quitter la maison de son maître!

À cette époque, Len Burker avait appris par les journaux les tentatives faites dans le but de retrouver les survivants du Franklin. Ces deux expéditions du Dolly-Hope, entreprises par les soins de Mrs. Branican, l'avaient mis en même temps au courant de cette situation nouvelle: 1° Dolly avait recouvré la raison, après une période de quatre ans, pendant laquelle elle était restée dans la maison du docteur Brumley; 2° Au cours de cette période, son oncle Edward Starter étant mort au Tennessee, l'énorme richesse qui lui était échue par héritage, avait permis d'organiser ces deux campagnes dans les mers de la Malaisie et sur les côtes de l'Australie septentrionale. Quant à leur résultat définitif, c'était la certitude acquise que les débris du Franklin avaient été retrouvés sur les récifs de l'île Browse, et que le dernier survivant de l'équipage avait succombé dans cette île.

Entre la fortune de Dolly et Jane, sa seule héritière, il n'y avait plus qu'une mère ayant perdu son enfant, une épouse ayant perdu son mari, et dont tant de malheurs devaient avoir compromis la santé. Ce fut ce que se dit Len Burker. Mais que pouvait-il tenter? Reprendre les relations de famille avec Mrs. Branican, c'était impossible. Lui demander des secours par l'intermédiaire de Jane, il se défiait, étant sous le coup de poursuites, à la merci d'une extradition qui aurait été obtenue contre sa personne. Et cependant, si Dolly venait à mourir, par quel moyen empêcher sa succession d'échapper à Jane, c'est-à-dire à lui-même?

On ne l'a point oublié, sept années environ s'écoulèrent entre le retour du Dolly-Hope après sa seconde campagne, jusqu'au moment où la rencontre de Harry Felton vint remettre en question la catastrophe du Franklin.

Pendant ce laps de temps, l'existence de Len Burker devint plus misérable qu'elle ne l'avait encore été. Des faits délictueux qu'il avait accomplis sans aucun remords, il glissa sur la pente des faits criminels. Il n'eut même plus de domicile fixe, et Jane fut contrainte de se soumettre aux exigences de sa vie nomade.