La mulâtresse Nô était morte; mais Mrs. Burker ne recueillit aucun bénéfice de la mort de cette femme, dont l'influence avait été si funeste à son mari. N'étant plus que la compagne d'un malfaiteur, celui-ci l'obligea à le suivre sur ces vastes territoires, où tant de crimes restent impunis. Après l'épuisement des mines aurifères de la province de Victoria et la dispersion des milliers de «diggers», qui se trouvèrent sans ouvrage, le pays fut envahi par une population peu accoutumée à la soumission et au respect des lois au milieu du monde interlope des placers. Aussi s'était-il bientôt formé une classe redoutable de ces déclassés, de ces gens sans aveu, connus dans les districts du Sud-Australie sous le nom de «larrikins». C'étaient eux qui couraient les campagnes et en faisaient le théâtre de leurs criminels agissements, lorsqu'ils étaient traqués de trop près par les polices urbaines.

Tels furent les compagnons auxquels s'associa Len Burker, quand sa notoriété lui eut interdit l'accès des villes. Puis, à mesure qu'il reculait à travers les régions moins surveillées, il se liait avec des bandes de scélérats nomades, entre autres ces farouches «bushrangers», qui datent des premières années de la colonisation, et dont la race n'est pas éteinte.

Voilà à quel degré de l'échelle sociale était descendu Len Burker! Au cours de ces dernières années, dans quelles mesures prit-il part au pillage des fermes, aux vols de grands chemins, à tous les crimes que la justice fut impuissante à réprimer, lui seul eût pu le dire. Oui! lui seul, car Jane, presque toujours abandonnée en quelque bourgade, ne fut point mise dans le secret de ces actes abominables. Et peut-être le sang avait-il été répandu par la main de l'homme qu'elle n'estimait plus, et que, cependant, elle n'eût jamais voulu trahir!

Douze ans s'étaient écoulés, lorsque la réapparition de Harry Felton vint derechef passionner l'opinion publique. Cette nouvelle fut répandue par les journaux et notamment par les nombreuses feuilles de l'Australie. Len Burker l'apprit en lisant un numéro du Sydney Morning Herald, dans une petite bourgade du Queensland, où il s'était alors réfugié, après une affaire de pillage et d'incendie, qui grâce à l'intervention de la police, n'avait pas précisément tourné à l'avantage des bushrangers.

En même temps qu'il était instruit des faits concernant Harry Felton, Len Burker apprenait que Mrs. Branican avait quitté San- Diégo pour venir à Sydney, afin de se mettre en rapport avec le second du Franklin. Presque aussitôt circulait le bruit que Harry Felton était mort, après avoir pu donner certaines indications relatives au capitaine John. Environ quinze jours plus tard, Len Burker était informé que Mrs. Branican venait de débarquer à Adélaïde, à dessein d'organiser une expédition, à laquelle elle prendrait part et qui aurait pour but de visiter les déserts du centre et du nord-ouest de l'Australie.

Lorsque Jane connut l'arrivée de sa cousine sur le continent, son premier sentiment fut de se sauver, de chercher un refuge près d'elle. Mais, devant les menaces de Len Burker qui l'avait devinée, elle n'osa donner suite à son désir.

C'est alors que le misérable résolut d'exploiter cette situation sans temporiser. L'heure était décisive. Rencontrer Mrs. Branican sur sa route, rentrer en grâce près d'elle, à l'aide d'hypocrisies calculées, obtenir de l'accompagner au milieu des solitudes australiennes, rien de moins difficile, en somme, et qui tendrait plus sûrement à son but. Il n'était guère probable, en effet, que le capitaine John, en admettant qu'il vécût encore, pût être retrouvé chez ces indigènes nomades, et il était possible que Dolly succombât au cours de cette dangereuse campagne. Toute sa fortune alors reviendrait à Jane, sa seule parente… Qui sait?… Il y a de ces hasards si profitables, lorsqu'on a le talent de les faire naître…

Bien entendu, Len Burker se garda d'instruire Jane de son projet de renouer des relations avec Mrs. Branican. Il se sépara des bushrangers, sauf à réclamer plus tard leurs bons offices, s'il y avait lieu de recourir à quelque coup de main. Accompagné de Jane, il quitta le Queensland, se dirigea vers la station de Lady Charlotte, dont il n'était distant que d'une centaine de milles, et par laquelle la caravane devait nécessairement passer en se rendant à Alice-Spring. Et voilà pourquoi depuis trois semaines, Len Burker se trouvait au run de Waldek-Hill, où il remplissait les fonctions de surveillant. C'est là qu'il attendait Dolly, fermement décidé à ne reculer devant aucun crime pour devenir possesseur de son héritage.

En arrivant à la station de Lady Charlotte, Jane ne se doutait de rien. Aussi quelle fut son émotion, l'irrésistible et irraisonné mouvement auquel elle obéit, lorsqu'elle se trouva inopinément en présence de Mrs. Branican. Cela, d'ailleurs, servait trop bien les projets de Len Burker pour qu'il eût la pensée d'y faire obstacle.

Len Burker avait alors quarante-cinq ans. Ayant peu vieilli, resté droit et vigoureux, il avait toujours ce même regard fuyant et faux, cette physionomie empreinte de dissimulation, qui inspirait la méfiance. Quant à Jane, elle paraissait avoir dix ans de plus que son âge, les traits flétris, les cheveux blanchis aux tempes, le corps accablé. Et pourtant, son regard, éteint par la misère, s'enflamma, lorsqu'il se porta sur Dolly.