Mrs. Branican et la nourrice, qui tenait l'enfant dans ses bras, quittèrent le chalet, au moment où la demie de huit heures sonnait aux horloges de San-Diégo. Les larges voies de la haute ville, bordées de villas et de jardins entre leurs enclos de barrières, furent descendues d'un bon pas, et Dolly s'engagea bientôt entre les rues plus étroites, plus serrées de maisons, qui constituent le quartier du commerce.
C'était dans Fleet Street que demeurait Len Burker, non loin du wharf appartenant à la compagnie du Pacific Coast Steamship. En somme, cela faisait une bonne course, puisqu'il avait fallu traverser toute la cité, et il était neuf heures, lorsque Jane ouvrit à Mrs. Branican la porte de sa maison.
C'était une demeure simple, et même d'un aspect triste, avec ses fenêtres aux persiennes fermées la plupart du temps. Len Burker, ne recevant chez lui que quelques gens d'affaires, n'avait aucune relation de voisinage. On le connaissait peu, même dans Fleet Street, ses occupations l'obligeant fréquemment à s'absenter du matin au soir. Il voyageait beaucoup, et se rendait le plus souvent à San-Francisco pour des opérations dont il ne parlait point à sa femme. Ce matin-là, il ne se trouvait pas au comptoir lorsque Mrs. Branican y arriva. Jane Burker excusa donc son mari de ce qu'il ne pourrait les accompagner toutes deux dans leur visite à bord du Boundary, en ajoutant qu'il serait certainement de retour pour le déjeuner.
«Je suis prête, ma chère Dolly, dit-elle, après avoir embrassé l'enfant. Tu ne veux pas te reposer un instant?…
— Je ne suis pas fatiguée, répondit Mrs. Branican.
— Tu n'as besoin de rien?…
— Non, Jane!… Il me tarde d'être en présence du capitaine
Ellis!… Partons à l'instant, je t'en prie!»
Mrs. Burker n'avait qu'une vieille femme pour domestique, une mulâtresse que son mari avait amenée de New York, lorsqu'il était venu s'établir à San-Diégo. Cette mulâtresse, nommée Nô, avait été la nourrice de Len Burker. Ayant toujours été au service de sa famille, elle lui était entièrement dévouée et le tutoyait encore, comme elle faisait lorsqu'il était enfant. Cette créature, rude et impérieuse, était la seule qui eût jamais exercé quelque influence sur Len Burker, lequel lui abandonnait absolument la conduite de sa maison. Que de fois Jane avait eu à souffrir d'une domination qui allait jusqu'au manque d'égards. Mais elle subissait cette domination de la mulâtresse, comme elle subissait celle de son mari. Dans sa résignation, qui n'était que faiblesse, elle laissait aller les choses, et Nô ne la consultait en rien pour la direction du ménage.
Au moment où Jane allait partir, la mulâtresse lui recommanda expressément d'être rentrée avant midi, parce que Len Burker ne tarderait pas à revenir et qu'il ne fallait pas le faire attendre. Il avait, d'ailleurs, à entretenir Mrs. Branican d'une affaire importante.:
«De quoi s'agit-il? demanda Dolly à sa cousine.