— Et comment le saurais-je? répondit Mrs. Burker. Viens, Dolly, viens!»
Il n'y avait pas de temps à perdre. Mrs. Branican et Jane Burker, accompagnées de la nourrice et de l'enfant, se dirigèrent vers le quai, où elles arrivèrent en moins de dix minutes.
Le Boundary, dont la quarantaine venait d'être levée, n'avait pas encore pris son poste de déchargement le long du wharf réservé à la maison Andrew. Il était mouillé au fond de la baie, à une encablure en dedans de la pointe Loma. Il fallait donc traverser la baie pour se rendre à bord du navire, qui ne devait se déhaler qu'un peu plus tard. C'était un trajet de deux milles environ, que les steam-launches, sortes de barques à vapeur employées à ce service, faisaient deux fois par heure.
Dolly et Jane Burker prirent place dans la steam-launch, au milieu d'une douzaine de passagers. La plupart étaient des amis ou des parents de l'équipage du Boundary, qui voulaient profiter des premiers instants où l'accès du navire était libre. L'embarcation largua son amarre, déborda le quai et, sous l'action de son hélice, se dirigea obliquement à travers la baie, en haletant à chaque coup de vapeur.
Par ce temps d'une limpide clarté, la baie apparaissait dans toute son étendue, avec l'amphithéâtre des maisons de San-Diégo, la colline dominant la vieille ville, le goulet ouvert entre la pointe Island et la pointe Loma, l'immense hôtel de Coronado, d'une architecture de palais, et le phare, qui projette largement ses éclats sur la mer après le coucher du soleil.
Il y avait divers navires, mouillés çà et là, dont la steam-launch évitait adroitement la rencontre, ainsi que les barques, venant en sens contraire, ou les chaloupes de pêche, qui serraient le vent pour enlever la pointe à la bordée.
Mrs. Branican était assise près de Jane sur un des bancs de l'arrière. La nourrice, placée près d'elle, tenait l'enfant entre ses bras. Le bébé ne dormait pas, et ses yeux s'emplissaient de cette bonne lumière que la brise semblait aviver de son souffle. Il s'agitait, lorsqu'un couple de mouettes passait au-dessus de l'embarcation en jetant leur cri aigu. Il était florissant de santé avec ses joues fraîches et ses lèvres roses, encore humides du lait qu'il avait puisé au sein de sa nourrice, avant de quitter la maison des Burker. Sa mère le regardait attendrie, se penchant parfois pour l'embrasser; et il souriait en se renversant.
Mais l'attention de Dolly fut bientôt attirée par la vue du Boundary. Dégagé maintenant des autres navires, le trois-mâts, qui se dessinait nettement au fond de la baie, développait ses pavillons sur le ciel ensoleillé. Il était évité de flot, l'avant tourné vers l'ouest, à l'extrémité de sa chaîne fortement tendue, et sur lequel venaient se briser les dernières ondulations de la houle.
Toute la vie de Dolly était dans son regard. Elle songeait à John, emporté sur un navire qu'on eût dit le frère de celui-ci, tant ils étaient semblables! Et n'étaient-ils pas les enfants de la même maison Andrew? N'avaient-ils pas le même port d'attache? N'étaient-ils pas sortis du même chantier?
Dolly, enveloppée par le charme de l'illusion, l'imagination aiguillonnée par le souvenir, s'abandonnait à cette pensée que John était là… à bord… qu'il l'attendait… qu'il agitait la main en l'apercevant… qu'elle allait pouvoir se précipiter dans ses bras… Son nom lui venait aux lèvres… Elle l'appelait… et il lui répondait en prononçant le sien…