En réalité ce serait l'affaire de quelques semaines, si aucun obstacle ne surgissait, que les moyens de locomotion ne fissent pas défaut, que les fatigues de la route, les souffrances dues à l'ardeur de la température, fussent heureusement surmontées. Aussi Len Burker, sentant que la précision de ces renseignements allait redonner du courage à tous, en éprouvait-il une rage sourde. Quoi! la délivrance du capitaine John s'accomplirait, et, grâce à la rançon qu'elle apportait, Dolly parviendrait à l'arracher aux mains des Indas?
Tandis que Len Burker réfléchissait à cet enchaînement d'éventualités, Jane voyait son front s'obscurcir, ses yeux s'injecter, sa physionomie réfléchir les détestables pensées qui l'agitaient. Elle en fut épouvantée, elle eut le pressentiment d'une catastrophe prochaine, et, au moment où les regards de son mari se fixèrent sur les siens, elle se sentit défaillir…
La malheureuse femme avait compris ce qui se passait dans l'âme de cet homme, capable de tous les crimes pour s'assurer la fortune de Mrs. Branican.
En effet, Len Burker se disait que si John et Dolly se rejoignaient, c'était l'écroulement de tout son avenir. Ce serait tôt ou tard la reconnaissance de la situation de Godfrey vis-à-vis d'eux. Ce secret finirait par échapper à sa femme, à moins qu'il ne la mît dans l'impossibilité de parler, et, pourtant, l'existence de Jane lui était nécessaire pour que la fortune lui arrivât par elle, après la mort de Mrs. Branican.
Donc, il fallait séparer Jane de Dolly, puis, dans le but de faire disparaître John Branican, devancer la caravane chez les Indas.
Avec un homme sans conscience et résolu tel que Len Burker, ce plan n'était que trop réalisable, et, d'ailleurs, les circonstances ne devaient pas tarder à lui venir en aide.
Ce jour-là, à quatre heures du soir, Tom Marix donna le signal du départ, et l'expédition se remit en marche dans l'ordre habituel. On oubliait les fatigues passées. Dolly avait communiqué à ses compagnons l'énergie qui l'animait. On approchait du but… Le succès paraissait hors de doute… Les noirs de l'escorte semblaient eux-mêmes se soumettre plus volontiers, et, peut-être, Tom Marix aurait-il pu compter sur leur concours jusqu'au terme de l'expédition, si Len Burker n'eût été là pour leur souffler l'esprit de trahison et de révolte.
La caravane, enlevée d'un bon pas, avait à peu près repris l'itinéraire du colonel Warburton. Cependant la chaleur s'était accrue, et les nuits étaient étouffantes. Sur cette plaine sans un seul bouquet d'arbres on ne trouvait d'ombre qu'à l'abri des hautes dunes, et encore cette ombre était-elle très réduite par la presque verticalité des rayons solaires.
Et pourtant, sous cette latitude plus basse que celle du Tropique, c'est-à-dire en pleine zone torride, ce n'était pas des excès du climat australien que les hommes avaient le plus à souffrir. La bien autrement grave question de l'eau se représentait chaque jour. Il fallait aller chercher des puits à de grandes distances, et cela dérangeait l'itinéraire, qui s'allongeait de nombreux détours. Le plus souvent, c'était Godfrey, toujours prêt, Tom Marix, toujours infatigable, qui se dévouaient. Mrs. Branican ne les voyait pas s'éloigner sans un serrement de coeur. Mais il n'y avait plus rien à espérer des orages, qui sont d'une rareté extrême à cette époque de l'année. Sur le ciel, rasséréné d'un horizon à l'autre, on ne voyait pas un lambeau de nuage. L'eau ne pouvait venir que du sol.
Lorsque Tom Marix et Godfrey avaient découvert un puits, c'était vers ce point qu'on se dirigeait. On reprenait l'étape, on pressait le pas des bêtes, on se hâtait sous cet aiguillon de la soif, et que trouvait-on le plus souvent?… Un liquide bourbeux, au fond d'une cavité où fourmillaient les rats. Si les noirs et les blancs de l'escorte n'hésitaient pas à s'en abreuver, Dolly, Jane, Godfrey, Zach Fren, Len Burker, avaient la prudence d'attendre que Tom Marix eût fait déblayer le puits, rejeter la couche souillée de sa surface, creuser les sables pour en extraire une eau moins impure. Ils se désaltéraient alors. On remplissait ensuite les tonnelets qui devaient suffire jusqu'au puits prochain.