Tel fut le voyage pendant une huitaine de jours — du 10 au 17 mars — sans autre incident, mais avec un accroissement de fatigues qui ne pouvait plus se prolonger. L'état des deux malades ne s'améliorait point, au contraire, et il y avait lieu de craindre une issue fatale. Privé de cinq chameaux, Tom Marix était embarrassé pour faire face aux nécessités du transport.
Le chef de l'escorte commençait à être extrêmement inquiet. Mrs. Branican ne l'était pas moins, bien qu'elle n'en laissât rien paraître. La première en marche, la dernière à la halte, elle donnait l'exemple du plus extraordinaire courage, uni à une confiance que rien n'aurait pu ébranler.
Et à quels sacrifices n'eût-elle pas consenti pour éviter ces retards incessants, pour abréger cet interminable voyage!
Un jour, elle demanda à Tom Marix pourquoi il ne ralliait pas directement le haut cours de la rivière Fitz-Roy, où les renseignements des indigènes plaçaient le dernier campement des Indas.
«J'y ai songé, répondit Tom Marix, mais c'est toujours la question de l'eau qui me retient et me préoccupe, mistress Branican. En allant vers Joanna-Spring, nous ne pouvons manquer de rencontrer un certain nombre de ces puits que le colonel Warburton a signalés.
— Est-ce qu'il ne s'en trouve pas sur les territoires du nord? demanda Dolly.
— Peut-être, mais je n'en ai pas la certitude, dit Tom Marix. Et d'ailleurs, il faut admettre la possibilité que ces puits soient desséchés maintenant, tandis qu'en continuant notre marche vers l'ouest, nous sommes assurés d'atteindre la rivière d'Okaover, où le colonel Warburton a fait halte. Or, cette rivière, c'est de l'eau courante, et nous aurons toute facilité d'y refaire notre provision avant de gagner la vallée de la Fitz-Roy.
— Soit, Tom Marix, répondit Mrs. Branican; puisqu'il le faut, dirigeons-nous sur Joanna-Spring.»
C'est ce qui fut fait, et les fatigues de cette partie du voyage dépassèrent toutes celles que la caravane avait supportées jusqu'alors. Quoiqu'on fût déjà au troisième mois de la saison d'été, la température conservait une moyenne intolérable de quarante degrés centigrades à l'ombre, et, par ce mot, il faut entendre l'ombre de la nuit. En effet, on aurait vainement cherché un nuage dans les hautes zones du ciel, un arbre à la surface de cette plaine. Le cheminement s'opérait au milieu d'une atmosphère suffocante. Les puits ne contenaient pas l'eau nécessaire aux besoins du personnel. On faisait à peine une dizaine de milles par étape. Les piétons se traînaient. Les soins que Dolly, assistée de Jane et de la femme Harriett, bien affaiblies elles-mêmes, donnaient aux deux malades, ne parvenaient pas à les soulager. Il aurait fallu s'arrêter, camper dans quelque village, prendre un repos de longue durée, attendre que la température fût devenue plus clémente… Et rien de tout cela n'était possible.
Dans l'après-midi du 17 mars, on perdit encore deux chameaux de bât, et précisément l'un de ceux qui transportaient les objets d'échange, destinés aux Indas. Tom Marix dut faire passer leur charge sur des chameaux de selle — ce qui nécessita de démonter deux autres blancs de l'escorte. Ces braves gens ne se plaignirent pas et acceptèrent sans mot dire ce surcroît de souffrance. Quelle différence avec les noirs, qui réclamaient sans cesse, et causaient à Tom Marix les plus sérieux ennuis! N'était-il pas à craindre que, un jour ou l'autre, ces noirs ne fussent tentés d'abandonner la caravane, probablement après quelque scène de pillage?…