La trahison était tellement caractérisée, en somme, que Mrs.
Branican dut se rendre.
«Mais pourquoi m'avoir trompée? se demandait-elle. Qu'ai-je fait à Len Burker?… N'avais-je pas oublié le passé?… Ne les ai-je point accueillis comme mes parents, sa malheureuse femme et lui?… Et il nous abandonne, il nous laisse sans ressources, et il me vole le prix de la liberté de John!… Mais pourquoi?»
Personne ne connaissait le secret de Len Burker, et personne n'aurait pu répondre à Mrs. Branican. Seule, Jane eût été à même de révéler ce qu'elle savait des abominables projets de son mari, et Jane n'était plus là. Il n'était que trop vrai, cependant, Len Burker venait de mettre à exécution un plan préparé de longue main, un plan qui semblait avoir toutes les chances de réussite. Sous la promesse d'être bien payés, les noirs de l'escorte s'étaient facilement prêtés à ses vues. Au plus fort de la tourmente, tandis que deux des indigènes entraînaient Jane, sans qu'il eût été possible d'entendre ses cris, les autres avaient poussé vers le nord les chameaux dispersés autour du campement.
Personne ne les avait aperçus au milieu d'une obscurité profonde, épaissie par les tourbillons de poussière, et, avant le jour, Len Burker et ses complices étaient déjà à quelques milles dans l'est de Joanna-Spring.
Jane étant séparée de Dolly, son mari n'avait plus à craindre que, pressée par ses remords, elle en vint à trahir le secret de la naissance de Godfrey. D'ailleurs, dépourvus de vivres et de moyens de transport, il avait tout lieu de croire que Mrs. Branican et ses compagnons périraient au milieu des solitudes de Great-Sandy- Desert.
En effet, à Joanna-Spring, la caravane ne se trouvait guère à moins de trois cents milles de la Fitz-Roy. Au cours de ce long trajet, comment Tom Marix pourvoirait-il aux besoins du personnel, si réduit qu'il fût à présent?
L'Okaover-creek est un des principaux affluents du fleuve Grey, lequel va se jeter par un des estuaires de la Terre de Witt dans l'océan Indien.
Sur les bords de cette rivière, que les chaleurs excessives ne tarissent jamais, Tom Marix retrouva les mêmes ombrages, les mêmes sites, dont le colonel Warburton fait l'éloge avec une explosion de joie si intense.
De la verdure, des eaux courantes, après les interminables plaines sablonneuses de dunes et de spinifex, quel heureux changement! Mais, si le colonel Warburton, arrivé à ce point, était presque assuré d'atteindre son but, puisqu'il n'avait plus qu'à redescendre le creek jusqu'aux établissements de Rockbonne sur le littoral, il n'en était pas ainsi de Mrs. Branican. La situation, au contraire, allait s'empirer en traversant les arides régions qui séparent l'Okaover de la rivière Fitz-Roy.
La caravane ne se composait plus que de vingt-deux personnes sur quarante-trois qu'elle comptait au départ de la station d'Alice- Spring: Dolly et la femme indigène Harriett, Zach Fren, Tom Marix, Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, et avec eux les quinze blancs de l'escorte, dont deux étaient gravement malades. Pour montures, quatre chameaux seulement, les autres ayant été emmenés par Len Burker, y compris le mâle qui leur servait de guide et celui qui portait la kibitka. La bête, dont Jos Meritt appréciait fort les qualités, avait également disparu — ce qui obligerait l'Anglais à voyager à pied comme son domestique. En fait de vivres, il ne restait qu'un très petit nombre de boîtes de conserves, retrouvées dans une caisse qu'une des chamelles avait laissé choir. Plus de farine, ni de café, ni de thé, ni de sucre, ni de sel; plus de boissons alcooliques; plus rien de la pharmacie de voyage! Et comment Dolly pourrait-elle soigner les deux hommes dévorés par la fièvre? C'était le dénuement absolu, au milieu d'une contrée qui n'offrait aucune ressource.