Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes, elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir, c'était le but si près d'être atteint.
Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring, une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz- Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque établissement de la côte?… C'était douteux, et le coeur de Mrs. Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe du Franklin…
Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans l'accomplissement de son devoir — dût-elle rester seule!
En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le Golfe du Roi.
La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives instances — presque des injonctions — de la part de Tom Marix et de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant:
«Bien!… Oh!… Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress, mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi… Seulement, je lui défends d'accepter.»
Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs, la ville adorée des Célestes.
Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey, quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau, puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus graves.
En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes, avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec ménagement.
On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité. Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de tonnelets à sa disposition.