L'existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d'où elle n'était sortie que pour courir au-devant d'un épouvantable malheur. Ce n'était plus la mère qui y rentrait, c'était un être privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques photographies conservaient le souvenir de l'absent, ce jardin où tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent rien de l'existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine John.
À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office de Fleet Street, où se continuait son train d'affaires. Mais ce qu'on aurait pu observer, c'est qu'il ne manquait jamais de revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus que de courtes absences en dehors de la ville.
Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa nouvelle demeure, où elle serait ce qu'elle avait été partout et toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée, bien qu'elle eût offert de se consacrer au service de Mrs. Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n'aurait guère pu suffire.
D'ailleurs, personne n'aurait valu Jane pour les soins affectueux et assidus qu'exigeait l'état de Dolly. Son amitié s'était augmentée, s'il est possible, depuis la mort de l'enfant dont elle s'accusait d'avoir été la cause première. Si elle n'était pas venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas suggéré l'idée d'aller rendre visite au capitaine du Boundary, cet enfant serait aujourd'hui près de sa mère, la consolant des longues heures de l'absence!… Dolly n'aurait pas perdu la raison!
Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s'intéressaient à la situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au cours de ses visites, il observait surtout si l'état de Dolly avait quelque tendance à s'améliorer. Il voulait encore espérer que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant mort… sa femme… N'était-ce pas comme si elle fût morte, elle aussi! Eh bien, non! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force de la jeunesse, dont l'esprit était si élevé, le caractère si énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence! N'était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres?… Quelque étincelle ne le rallumerait-il pas un jour?… Et pourtant, cinq semaines s'étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison n'avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée, languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique, les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même, M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la fois.
Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu'elle avait remarqué dans l'état de la malade. Elle s'ingéniait à éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des nouvelles au chalet. C'était contraire aux recommandations des médecins, disait-elle… Il fallait un calme absolu… Ces dérangements pouvaient provoquer des crises… Et Mrs. Burker elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs comme des importuns, qui n'avaient que faire à Prospect-House. Aussi l'isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican.
«Pauvre Dolly, pensait Jane, si son état empirait, si sa folie devenait furieuse, si elle se portait à des excès… on me la retirerait… on la renfermerait dans une maison de santé… Elle serait perdue pour moi!… Non! Dieu fasse qu'on me la laisse… Qui la soignerait avec plus d'affection que moi!»
Pendant la troisième semaine de mai, Jane voulut essayer de quelques promenades aux alentours du chalet, pensant que sa cousine en éprouverait un peu de bien. Len Burker ne s'y opposa point, mais à la condition que Nô accompagnerait Dolly et sa femme. Ce n'était que prudent d'ailleurs. La marche, le grand air, pouvaient déterminer un trouble chez Dolly, peut-être faire naître dans son esprit l'idée de s'enfuir, et Jane n'aurait pas eu la force de la retenir. On doit tout craindre d'une folle, qui peut même être poussée à se détruire… Il ne fallait pas s'exposer à un autre malheur.
Un jour, Mrs. Branican sortit donc appuyée au bras de Jane. Elle se laissait conduire comme un être passif, allant où on la menait, sans prendre intérêt à rien.
Au début de ces promenades, il ne se produisit aucun incident. Toutefois, la mulâtresse ne tarda pas à observer que le caractère de Dolly montrait une certaine tendance à se modifier. À son calme habituel succédait une visible exaltation, qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses. À plusieurs reprises, la vue des petits enfants qu'elle rencontrait, provoqua chez elle une crise nerveuse. Était-ce au souvenir de celui qu'elle avait perdu qu'elle se rattachait?… Wat revenait-il à sa pensée?… Quoi qu'il en soit, en admettant qu'il eût fallu voir là un symptôme favorable, il s'en suivait une agitation cérébrale, qui était de nature à aggraver le mal.