Réponse fut faite à Mrs. Branican que le capitaine John avait dû écrire de Singapore, mais que ses lettres n'avaient pu encore parvenir. Toutefois, d'après les correspondances maritimes, il y avait lieu de croire que le Franklin ne tarderait pas à arriver aux Indes. Des dépêches étaient attendues sous peu de temps. Puis Dolly ayant demandé pourquoi Jane Burker n'était pas près d'elle, le docteur lui répondit que M. et Mrs. Burker étaient en voyage, et que l'on n'était pas fixé sur l'époque de leur retour. C'était à M. William Andrew qu'incombait la tâche d'apprendre à Mrs. Branican la catastrophe du Franklin. Mais il fut convenu qu'il ne parlerait que lorsque sa raison serait assez raffermie pour supporter ce nouveau coup. Il aurait même soin de ne lui révéler que peu à peu les faits permettant de conclure qu'il ne restait aucun survivant du naufrage.
La question de l'héritage, acquis par la mort de M. Edward Starter, fut également réservée. Mrs. Branican saurait toujours assez tôt qu'elle possédait cette fortune, puisque son mari ne pourrait plus la partager avec elle!
Pendant les quinze jours qui suivirent, Mrs. Branican n'eut aucune communication avec le dehors. M. William Andrew et le docteur Brumley eurent seuls accès près d'elle. Sa fièvre, très intense au début, commençait à diminuer, et ne tarderait probablement pas à disparaître. Autant au point de vue de sa santé que pour n'avoir point à répondre à des questions trop précises, trop embarrassantes, le docteur avait prescrit à la malade un silence absolu. Et, surtout, on évitait devant elle toute allusion au passé, tout ce qui aurait pu lui permettre de comprendre que quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, depuis le départ du capitaine John. Pendant quelque temps encore, il importait que l'année 1879 ne fût pour elle que l'année 1875.
D'ailleurs, Dolly n'éprouvait qu'un désir ou plutôt une impatience bien naturelle: c'était de recevoir une première lettre de John. Elle calculait que le Franklin étant sur le point d'arriver à Calcutta, s'il n'y était déjà, la maison Andrew ne tarderait pas à en être avisée par télégramme… Le courrier transocéanique ne se ferait pas attendre… Puis, elle-même, dès qu'elle en aurait la force, écrirait à John… Hélas! que dirait cette lettre — la première qu'elle lui aurait adressée depuis leur mariage, puisqu'ils n'avaient jamais été séparés avant le départ du Franklin?… Oui! que de tristes choses renfermerait cette première lettre!
Et alors se reportant vers le passé, Dolly s'accusait d'avoir causé la mort de son enfant!… Cette néfaste journée du 31 mars revenait à son souvenir!… Si elle eût laissé le petit Wat à Prospect-House, il vivrait encore!… Pourquoi l'avait-elle emmené lors de cette visite au Boundary?… Pourquoi avait-elle refusé l'offre du capitaine Ellis, qui lui proposait de rester à bord jusqu'à l'arrivée du navire au quai de San-Diégo?… L'effroyable malheur ne fût pas arrivé!… Et aussi pourquoi, dans un mouvement irréfléchi, avait-elle arraché l'enfant des bras de sa nourrice, au moment où l'embarcation évoluait brusquement pour éviter un abordage!… Elle était tombée, et le petit Wat lui avait échappé… à elle, sa mère… et elle n'avait pas eu l'instinct de le serrer dans une étreinte convulsive… Et, lorsque le matelot l'avait ramenée à bord, le petit Wat n'était plus dans ses bras!… Pauvre enfant, qui n'avait pas même une tombe sur laquelle sa mère pût aller pleurer!
Ces images, trop vivement évoquées dans son esprit, faisaient perdre à Dolly le calme qui lui était si nécessaire. À plusieurs reprises, un violent délire, dû au redoublement de la fièvre, rendit le docteur Brumley extrêmement inquiet. Par bonheur, ces crises se calmèrent, s'éloignèrent, disparurent enfin. Il n'y eut plus à craindre pour l'état mental de Mrs. Branican. Le moment approchait où M. William Andrew pourrait tout lui dire.
Dès que Dolly fut franchement entrée dans la période de convalescence, elle obtint la permission de quitter son lit. On l'installa sur une chaise longue, devant les fenêtres de sa chambre, d'où son regard embrassait la baie de San-Diégo, et pouvait se porter plus loin que la pointe Loma, jusqu'à l'horizon de mer. Là, elle restait immobile pendant de longues heures.
Puis Dolly voulut écrire à John; elle avait besoin de lui parler de leur enfant qu'il ne verrait plus, et elle laissa déborder toute sa douleur dans une lettre que John ne devait jamais recevoir.
M. William Andrew prit cette lettre, en promettant de la joindre à son courrier pour les Indes, et, cela fait, Mrs. Branican redevint assez calme, ne vivant plus que dans l'espérance d'obtenir par voie directe ou indirecte des nouvelles du Franklin.
Cependant cet état de choses ne devait pas durer. Évidemment, Dolly apprendrait, tôt ou tard, ce qu'on lui cachait — par excès de prudence peut-être. Plus elle se concentrait dans cette pensée qu'elle ne tarderait pas à recevoir une lettre de John, que chaque jour écoulé la rapprochait de son retour, plus le coup serait terrible!