Il était très difficile de pousser les investigations vers l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui fréquentent les territoires au nord du continent australien. Récemment — et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant une des relâches de sa campagne — de nouveaux faits de cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un navire hollandais, le Groningue, attiré par de fausses démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré et dévoré par ces bêtes fauves — n'est-ce pas le seul nom qui leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts!
Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et quand l'équipage du Franklin était tombé entre les mains de ces naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit mois ne s'étaient pas écoulés depuis que le Californian avait ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville.
Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse.
Plusieurs fois, le Dolly-Hope faillit s'anéantir sur les brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage.
Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne fut rencontrée.
Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme terminée — du moins en ce qui concernait le littoral australien, les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour, après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire?
Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie.
Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.
Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets qui flottaient à un demi-mille du Dolly-Hope. Ce n'étaient point des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient les contours de la haute terre.
«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud- ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du détroit?