Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus puissante des plumes modernes ne saurait les décrire ­ même avec le style de l’école décadente et déliquescente.

Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne serait- elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses quartiers engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du sol? Et ces craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses parties du globe, que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?

Si, évidemment.

Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser jusqu’à la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient ­ un seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour faire connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un verre de champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux Monde.

La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du Kilimandjaro, s’écoula…

À Baltimore… rien!

À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre choc!

M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le moindre mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.

Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des étoiles tendait à se modifier ­ ce qui eût indiqué un changement de l’axe terrestre.

Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de Mrs Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait tenir en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de voir si la courbe du Soleil était modifiée ­ preuve indiscutable de la réussite de l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le matin du 23 septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève invariablement à l’est pour tous les points du globe.