— Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!
L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.
À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus grosse qu'un oiseau aquatique.
De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres débités par les scieries du voisinage.
Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog — et il fallait qu'il eût bien envie de plaisanter:
— Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans l'oeil, comme dit la Bible!
Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs. L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour tout le parcours, nourriture également assurée — ce qui dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate des gaards du Telemark.
Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la direction de Bamble.
À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et les calèches de M. Benett!
Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble.