Quelques-uns, que je rencontrai dans la journée, de me féliciter chaleureusement : « Ah ! que vous avez de la chance. Une première ! Quand on pense que tout Paris sera là. Mais comprenez-vous bien votre bonheur ? »

Je le comprenais d’autant mieux, que je n’avais jamais goûté de ce fruit rare.

Apprendre à connaître le théâtre par une de ces primeurs intellectuelles savourées uniquement par quelques privilégiés, c’était un avantage dont je ne me dissimulais pas le prix.

— Mais, repris-je, vous irez aussi, car je suppose bien que vous faites partie de Tout-Paris.

— Hélas ! non ! Quoique Parisien-né, je ne compte pas parmi les membres de ce monde choisi, qui se recrute d’une façon tout à fait spéciale et doit son nom très vaste au petit nombre de gens qui en font partie : célébrités des lettres et des arts, millionnaires et diplomates, princes et journalistes ; puis, quelques simples pékins — je ne parle pas de vous — parmi lesquels je ne suis, malheureusement, point admis à figurer.

Et mon interlocuteur me quitta, désolé de ne pas pouvoir prendre part à la grande solennité.

Toute la journée, je fus préoccupé de la magnificence attendue dont j’espérais tant de merveilles.

Les heures s’enfuyaient trop lentement à mon gré. Enfin, voici le soir. Je dînai à la hâte, pour être prêt à l’heure exacte, arriver à temps, ne pas perdre une scène, une phrase, un mot, un geste, de cette représentation, qui devait être exceptionnellement parfaite, puisqu’elle n’aurait pour spectateurs qu’un public difficile à force d’avoir été gâté, soigneusement trié parmi les plus raffinés.

Sept heures et quart ! Déjà ! Je hèle un fiacre :

— « Cocher, au théâtre X… Un bon pourboire ! Mais au galop ! »