Et de pester, parce que le cheval n’allait pas assez vite. Je voyais déjà ma première, ma chère première, manquée, mutilée, évanouie.
Enfin, nous arrivons. Pas une voiture aux abords. Sûrement me voilà en retard. Il n’y a que moi, pour ces coups-là ! Que va dire mon ami en me voyant arriver, là, tout à mon aise, tranquillement, alors que tout le monde est déjà entré sans doute, que chacun écoute religieusement.
Je me précipite au contrôle, pour demander la loge d’avant-scène.
On me regarde avec surprise. Je rougis de mon arrivée tardive. Une ouvreuse complaisante m’indique la loge que je trouve enfin… vide comme tout le reste du théâtre.
Seul dans la salle ! J’étais arrivé bon premier et pouvais me livrer à la contemplation philosophique des banquettes au velours rouge. J’étais stupéfait.
On finissait d’allumer le gaz, dont les becs innombrables, encore baissés, n’éclairaient que d’un demi-jour terne la salle déserte. La lumière atténuée, l’absence de spectateurs donnaient à l’ensemble une tonalité uniformément grisâtre et, par opposition avec le brillant spectacle dont j’avais escompté l’éclat, m’accablaient d’une impression mortellement triste.
Je me décide à me renseigner auprès de l’ouvreuse. Elle m’apprend, à ma très grande surprise, que, bien qu’annoncée pour huit heures et demie, la pièce ne commencerait qu’une heure plus tard : que c’était là une habitude des premières. Habitude bien désagréable, me dis-je, pour les non initiés. Mais tant pis ! J’y suis, j’y reste !
J’employai mon temps d’abord à étudier jusqu’aux moindres détails d’architecture, ensuite à voir défiler les gens, qui entraient peu à peu : très rares, dans la première demi-heure, plus nombreux, dans la seconde ; en foule pressée à la dernière minute.
La salle, vivement éclairée tout à coup, était alors absolument bondée. Mon ami, qui m’avait rejoint enfin, me désigna les personnages qu’il reconnaissait presque tous et m’eut bientôt fourni un catalogue raisonné et détaillé de Tout-Paris, de ses grands noms les moins connus et de ses pseudonymes les plus célèbres.
L’aspect du théâtre, maintenant, était tout à fait curieux et m’offrait un ensemble qui, par sa splendeur et son étrangeté, différait totalement de tout ce que j’avais vu en Chine. Je fus frappé d’abord par ce fait vraiment remarquable : c’est que, ce qu’on appelle habillé, en Europe, serait plus justement qualifié de déshabillé, dans mon pays.