Les hommes, en effet, portaient uniformément un vêtement noir, décoré du titre spécial d’habit, parce qu’il habille très peu, couvrant à peine le dos et laissant voir de superbes plastrons de chemises, brillamment empesés. Quant aux femmes, c’était bien autre chose. Leur habillé est encore bien plus déshabillé que celui de leurs compagnons du sexe privilégié. Leurs corsages décolletés, sont de simples ceintures un peu hautes et rattachées aux épaules par de minces rubans d’étoffes. La poitrine, le dos, les bras se montrent dans toute leur grâce naturelle, sauf au cou et au poignet, où la chair rose disparaît presque sous l’or, les diamants et les rubis. Spectacle d’ailleurs, très agréable, pour tous autres que des maris. En Chine ce serait impossible. Ici, ça semble tout naturel : c’est l’usage. Or, il faut toujours et partout, s’incliner devant les usages locaux : je me sentais d’autant moins disposé à protester cette fois, que cette coutume particulière n’est pas sans attraits pour le public.
Mon ami me passe sa lorgnette et je me mets, comme tout le monde, à regarder les spectateurs et aussi les spectatrices.
Au bas du théâtre, devant les rangées de chaises qu’on appelle les fauteuils d’orchestre, les messieurs, debout, lorgnent les belles dames des galeries et des loges. Ajoutez à cela un éclairage aussi brillant que celui du jour et vous aurez une idée de ce que c’est qu’un théâtre, en Europe.
Cependant, derrière le rideau où l’on peut lire en grosses lettres les annonces des journaux, des tailleurs, des fabricants de chocolat, de toutes les industries possibles, retentissent trois coups sourds.
Recueillement général : le spectacle va commencer.
Tout le monde s’assied ; les lorgnons des fauteuils se retournent vers la scène, les messieurs commencent à ôter leurs chapeaux ; quelques-uns profitent de la circonstance pour s’asseoir sur les couvre-chefs de leurs voisins et se confondre ensuite en excuses.
Le rideau se lève. Aux fauteuils, beaucoup de messieurs très chauves couvrent des deux mains leur tête nue, pour la protéger contre le courant d’air produit par le mouvement de la toile.
Dans un salon ravissant, une actrice paraît, entrant par la porte du fond, ouverte à deux battants : elle n’a pas encore dit un mot, que deux rangées de messieurs, placés derrière les fauteuils d’orchestre dont je vous ai parlé, tout au fond, sous les loges de la première galerie, se mettent à applaudir à s’en rompre les mains. Je regarde, tout intrigué, ces membres enthousiastes du Tout-Paris, très habillés, eux, de vêtements de toutes couleurs : mon ami m’explique que ce sont là des Romains. Je demeure plus étonné encore : j’apprends enfin qu’on donne ce nom historique, ou celui plus commun de claqueurs, à de braves gens, loués à tant par soirée, pour applaudir. Je ne comprends pas, d’abord ; mais mon voisin m’affirme que, sans eux, il n’est pas de représentation possible. Je ne saisis pas davantage, mais je me résigne à accepter ce fait inexplicable.
L’actrice peut parler enfin et nous raconter tous ses ennuis de ménage, choses qu’on n’aimerait guère à entendre ailleurs, mais qu’on écoute ici avec une foi religieuse. On observe avec un soin extrême ses actions, ses mouvements, ses accents, ses intonations, jusqu’aux plus petits détails de sa toilette. Enfin, tout le monde à l’air de ne s’intéresser qu’à elle.
Arrive tristement le mari, toujours faible, bien qu’il appartienne au sexe fort. Entre les deux époux s’engage une petite conversation très désagréable qui dégénère rapidement en dispute : la cause de tout ce bruit, c’est la belle-mère : — Un ange ! dit la femme. — Un monstre ! riposte le mari. — Et de continuer à se jeter à la figure un tas d’horreurs conjugales, sans que personne dans la salle ait le courage de leur crier : « Allez donc laver votre linge en famille ! » J’étais indigné ! Mais les Romains redoublent d’enthousiasme, eux qui, dehors, eussent certainement fait un mauvais parti au mari, ou à la femme, et peut-être à tous deux.