Les coulissiers sont les ennemis jurés des agents de change, privilégiés dont ils ne peuvent se passer, en certains cas.
En pénétrant dans la Bourse, je croyais, assez naïvement, qu’on venait là pour échanger ses valeurs contre de l’argent et réciproquement. Cela est vrai, pour ce que l’on appelle les opérations au comptant, dans lesquelles l’un donne son papier, que l’autre paye avec ses fonds.
Mais c’est tout autre chose, dès qu’il s’agit de ce qui se nomme le marché à terme. Ici, des deux contractants, l’un vend les valeurs qu’il ne possède point et l’autre paye avec de l’argent qu’il n’a pas.
Quelque étrange qui puisse paraître cette définition, elle est exacte.
En effet, les opérations à terme consistent essentiellement à vendre des actions et obligations au cours du jour de la vente, mais pour les livrer seulement dans un délai déterminé ; durant l’intervalle, le papier baisse ou monte. S’il baisse, le vendeur gagne ; s’il monte, le vendeur perd : dans les deux cas, le gain ou la perte se compose de la différence entre le prix au jour de la vente, et la valeur au jour fixé pour la livraison.
C’est, comme on voit, un véritable jeu de hasard. Et, comme il n’est point de jeu de hasard sans gens habiles à corriger la fortune, il se produit souvent des hausses et des baisses amenées sans aucune raison sérieuse, par toutes sortes de moyens plus ou moins adroits.
J’ai reconnu là, notre jeu des Trente-six bêtes, sous une autre forme et avec cette différence, que les bêtes sont plus de trente-six.
Les valeurs qui se négocient à la corbeille sont inscrites sur une liste, dite cote de la Bourse. Celles dont les agents de change ne veulent pas se charger, restent entre les mains des banquiers et sont portées sur une autre liste, dite cote de la Banque. On ne se figure pas aisément le nombre de milliards représentés par des bouts de papiers, qui sont quotidiennement l’objet du négoce. Chemins de fer, fonds d’État, canaux, mines, boucheries, restaurants, journaux, tout se vend et s’achète, sous forme de petites feuilles imprimées et illustrées de charmantes vignettes, aux dessins les plus diversement combinés.
Parmi tous ces titres, il en est un grand nombre qui ne sont l’objet que de négociations sérieuses, au comptant. D’autres, au contraire, spécialement affectionnés par la spéculation, donnent lieu à un jeu effréné. En un jour, en une heure, en une minute, la même valeur, se démenant comme une balance folle, monte, descend, hausse encore, baisse de nouveau, fait vingt fortunes, accumule cent ruines, sur cet effroyable champ de bataille de l’argent. Une fausse nouvelle, lancée par le télégraphe, propagée par la presse, ou colportée de bouche en bouche, déplace tout d’un coup des centaines de millions. Menaces de guerre, état des récoltes, décisions des pouvoirs constitués, grèves, élections, tout agit sur la Bourse, fait subir au prix des fonds des variations aussi instantanées… et souvent aussi trompeuses que celles déterminées par la pression atmosphérique sur le vif-argent du baromètre.
A gauche du large escalier sont installés le télégraphe et le téléphone. Une salle spéciale est réservée à la téléphonie à grande distance, qui permet aux combattants de la finance de communiquer instantanément avec les grandes villes industrielles et commerciales de la France et de quelques pays limitrophes. Aux heures de bourse, il n’est pas facile de téléphoner, si grand est le nombre de ceux qui se pressent au bureau, afin d’utiliser, pour leur fortune ou leur ruine, le merveilleux instrument qui porte la parole au loin, avec la rapidité de la foudre.