Nous descendons. Pendant qu’aux portes de la grille les camelots crient les journaux, vos yeux se fixent sur un groupe singulier. Ce sont surtout de bonnes femmes d’un certain âge, munies de cabas ; assises sur les pliants qu’elles ont apportés, ces spéculatrices attendent à la porte du temple, dont l’accès leur est interdit.
A côté, courent des hommes qui arrêtent les passants, pour leur proposer des valeurs sans valeur. Ce sont des titres de Compagnies défuntes, de Sociétés mises en faillite ou sur le point de l’être. Chose incroyable, il existe entre la grille et l’escalier, une coulisse de la coulisse, qui achète et vend ces non-valeurs, fait la hausse et la baisse sur ces morts de la bataille financière !
Si nous faisons le tour du monument, nous rencontrons d’abord quelques groupes, parmi lesquels des orateurs font, en plein air, la critique des événements politiques du jour. Puis nous nous trouvons au pied d’un escalier qui tourne le dos à celui par lequel nous venons de descendre.
Sous la colonnade et jusque sur les marches, sont établis les représentants de la presse financière : rédacteurs d’organes spéciaux, ou des bulletins financiers des journaux. Ils prennent là le mot d’ordre pour la campagne à ouvrir, décident contre quels fonds ils partiront en guerre ou quelle valeur ils recommanderont au lecteur, habitué à se guider dans ses achats et ses ventes, d’après les conseils de son journal préféré.
La Bourse ne présente pas toujours le spectacle d’activité fiévreuse auquel nous venons d’assister. Lorsque, par suite d’une cause quelconque, les affaires dorment, il faut pourtant être là, comme un soldat qui ne quitte jamais son poste, alors même qu’il n’y a pas d’ennemi à combattre.
Alors, les esclaves de la Bourse charment leurs loisirs de mille manières. Au dehors, sous les colonnades, les braves gens jouent parfois à se lancer mutuellement leurs chapeaux en l’air : exercice de gymnastique très salutaire peut-être, mais qui n’est pas du goût de tous et qu’Aristote n’eût pas recommandé, au fameux chapitre des chapeaux.
A l’intérieur, on est plus grave, mais tout aussi enfant. On s’amuse à toutes sortes de tours d’adresse fort innocents ; on exerce son talent sur de petits joujoux inventés par l’imagination inépuisable de la petite industrie parisienne : questions de tous genres ; casse-têtes divers.
Mais tout cela ne vaut que dans les moments de calme. Lorsque le marché est actif, le jour ne voit pas la fin du travail fiévreux des boursiers. Le soir, la petite Bourse réunit une seconde fois les joueurs, qui là, souvent, modifient les cours de la journée, réédifient ce qu’ils ont détruit ou renversent leurs constructions à peine échafaudées.
Et le lendemain, au matin, ces enfiévrés de l’or recommencent leur travail de Pénélope, se mettent de nouveau à l’œuvre, entraînés dans leur ronde infernale comme ces damnés que nous représentent les poètes mélancoliques du moyen âge.
A ce jeu, quelques-uns font fortune et ont la sagesse de se retirer de la bagarre et d’aller tranquillement vivre de leurs rentes. Mais je crois que ceux-là constituent de rares exceptions. La plupart se passionnent pour ce jeu absorbant : ils aiment ses péripéties terribles de hausse et de baisse ; ils aiment à friser l’abîme chaque jour ; ils aiment les émotions par lesquelles les font passer la crainte de succomber et l’espoir de vaincre. Ces fanatiques vont, tant qu’ils peuvent aller ; et, si la fortune leur sourit, ils n’en restent pas moins sur la brèche jusqu’au dernier jour, heureux de vivre dans ce milieu surexcité, dans cette mêlée où ils se sont jetés d’abord pour chercher la richesse et dont les hasards, les déceptions, les coups heureux, les alternatives de succès et de revers sont devenus pour eux un besoin irrésistible.