DANS LE TRAIN

Dans la gare bruyante, éclairée par les flots de lumière des lampes électriques, c’est une agitation folle de gens allant, courant, les uns en sens inverse des autres, se croisant, se coudoyant, pressés, affairés, dans la peur de manquer le train.

Le rapide va partir pour Marseille. Les voitures de deuxième classe sont véritablement prises d’assaut : c’est le combat pour la vie, sous une autre forme.

Nous voici installés dans un bon coupé. Un coup de sifflet, quelques expirations rauques de la locomotive et la lourde file de voitures s’ébranle. En route, vers le Midi, vers le pays de la mer bleue et du soleil, des navires et de la bouillabaisse, du savon et des moustiques.

Nous partons le soir. Nous serons arrivés demain matin, pour déjeuner.

Et dire, qu’il y a cinquante ans à peine, il fallait près de deux mois pour franchir la même distance ! Deux longs mois d’ennui, avec tous les hasards, tous les désagréments et tous les dangers de la diligence, dont la génération actuelle connaît à peine le nom ! Sans compter qu’il était prudent et raisonnable de bien arranger ses affaires et de faire son testament, avant de partir pour un si long voyage. C’est dans ce temps-là que le monde n’était pas « dans le train ».

Comparant la vie fiévreuse d’aujourd’hui aux lenteurs de l’existence de jadis, je me demandais si tout cela était bien vrai. Si réellement l’humanité avait pu vivre ainsi, se traînant péniblement sur les routes, cahotée aux ornières du chemin.

Et voilà à quoi je songeais — car que faire en un train, à moins que l’on n’y songe — pendant que, lancés à toute vapeur, nous franchissions les premiers kilomètres de la voie ferrée.

Et je revoyais, dans ma pensée, l’Orient lointain où je suis né, où j’ai vécu pendant de longues années sans avoir même idée de ces merveilles, produites par un peu d’eau changée en vapeur.

Là-bas, la vie a conservé encore son caractère primitif, sa lenteur patriarcale. Les braves gens y passent leurs jours tout doucement, au milieu de leurs champs ou dans leur petit atelier. La fièvre de vivre, qui brûle l’Europe, ne les agite pas encore.