Bientôt, l’inflexible ligne de fer va allonger, chez eux aussi, ses rubans parallèles. Le monstre qui vomit le feu et la fumée, y dévorera l’espace, troublant les nuits jusqu’alors paisibles des hurlements de sa cheminée, des cris aigus de son sifflet ; emportant avec lui dans le tourbillon soulevé par sa marche, les habitudes séculaires de notre société antique.
Car le chemin de fer n’est pas, ne peut pas demeurer un fait isolé. Il est toute une révolution économique. Il a des exigences impérieuses, qui entraînent des conséquences multiples.
Il lui faut un personnel nombreux, spécialement exercé et dressé ; des ateliers gigantesques, des usines immenses, des mines de fer et de charbon exploitées sur un pied colossal ; en un mot, partout où il va, il apporte dans son panache de fumée, la grande industrie, avec toutes ses qualités et ses défauts : production rapide et régulière, circulation énormément augmentée, surmenage, suppression des petites industries artistiques, création du prolétariat moderne.
Certes, l’on voudrait bien n’accepter que les bienfaits de l’invention et en repousser les vices : impossible ! Les uns sont inhérents aux autres.
Quand on veut être dans le train, il faut y être tout à fait, et en tout ! Il faut prendre le mal avec le bien, se dire que le progrès fait des heureux, mais aussi des victimes.
Mais, assez d’économie politique ! La philosophie qui s’en dégage, n’est pas toujours couleur de rose. Regardons plutôt ceux qui nous entourent, les compagnons de route que le hasard nous a envoyés.
En face de moi, un gros monsieur lit son journal, il lit un peu lourdement, d’un air fatigué et somnolent ; ses yeux, déjà, se ferment à demi et nous présagent qu’il dormira bientôt du sommeil du juste.
Plus loin, sur notre banquette, deux Anglaises, la mère et la fille, l’une toute fanée, l’autre, avec ce teint éclatant et cette peau transparente qui fait le charme des filles d’Albion. Beauté du diable, il est vrai, qui dure ce que durent les roses : mais le diable, il faut le reconnaître, est quelquefois bien attrayant.
Là-bas, la gauche de la banquette est occupée par un couple, qui ne se soucie guère de ses voisins et, sûrement, ne fait pas de réflexions sur les chemins de fer et la grande industrie.
C’est une lune de miel, en partance pour l’Italie. Jeunes, beau garçon, belle fille, ils n’ont d’yeux que pour eux-mêmes, ne pensent qu’à eux-mêmes.