Et ils font bien : du livre de la vie, ils lisent la plus belle page ! Fi du monde et des hommes ! Qu’importe tout cela à ceux qui célèbrent la charmante fête, sitôt passée, de la jeunesse et de l’amour. Aussi, les Grecs et leurs prédécesseurs, les Indous, furent-ils bien inspirés, en faisant, les uns d’Éros, les autres de Kâma, le plus puissant des dieux. Il en est, sûrement, le plus absolu. Il veut régner seul, absorber tout l’être et n’admet pas d’influence rivale à côté de la sienne.
Cependant, la nuit est devenue profonde. Enfoncés en pleine campagne, perdus dans le noir qui nous enveloppe, nous ne voyons plus rien du monde extérieur. De temps en temps, une lueur — quelque lanterne ou la fenêtre d’une maison isolée — passe devant nous, avec une rapidité fantastique.
Bercés par le roulement cadencé du train, mes voisins perdent tous le sentiment de la réalité et s’endorment ; à commencer par le gros monsieur d’en face, dont les ronflements coupent, à intervalles réguliers, le bruit des roues qui développent leur cercle sur les rails. Et j’envie ces heureux du monde, qui peuvent dormir en chemin de fer.
Moi, qui me sais condamné à passer une nuit à peu près blanche, je me suis arrangé de façon à m’ennuyer le moins possible. Muni d’un bon livre, je puis braver la solitude, ou, pour être plus exact, l’isolement au milieu de mes semblables, emportés au pays des rêves.
Je me plonge dans la lecture du Compagnon du Tour de France, et, bientôt, je perds à mon tour le sentiment de ce qui m’environne. Je compare les héros de mon livre aux peintures plus récentes de Germinal ; et je ne puis m’empêcher de constater qu’il y a tout un monde entre l’œuvre de George Sand et celle de Zola. Comme les temps sont changés. Faut-il que les années aient assez puissamment agi sur la pensée d’un peuple, pour que de cet idéalisme nous soyons arrivés à une telle réalité ! Il y a un abîme entre la spéculation un peu vague de l’une et les faits brutalement exposés de l’autre. L’abîme qui sépare deux sociétés, dans lesquelles tout diffère : la morale et la politique, les choses et les gens, le milieu et la conception de l’avenir.
Et, pourtant, l’homme est toujours le même. Seuls, les événements se modifient et nous traînent à leur suite. Le monde, n’est certes pas plus mauvais qu’autrefois. Il y a même lieu de croire le contraire. Et l’homme, de son côté, serait-il devenu plus méchant ?
Rien n’autorise une semblable affirmation. On ne commet pas, aujourd’hui, plus de crimes que jadis : on les commet autrement, voilà tout. Il y a cinquante ans, on détroussait les diligences : aujourd’hui, on vous assassine en chemin de fer. C’est une nouvelle mode, introduite par ce fait, que le chemin de fer s’est substitué aux diligences.
Instinctivement, l’ordre de pensées auquel m’a conduit ma rêverie, me fait lever les yeux vers le bouton du signal d’alarme. Je regarde l’inscription en trois langues, qui explique aux voyageurs la manière de s’en servir et l’inconvénient qu’il y aurait à en user sans qu’il y ait nécessité absolue, comme le prescrivent les lois, ordonnances, arrêtés, règlements, etc.
Ceci me rappelle qu’en Angleterre, lorsque l’on introduisit les boutons d’appel en cas de danger, l’amende qui frappait ceux qui faisaient arrêter la locomotive sans raison sérieuse, était très faible. Il se passa, alors, quelque chose d’assez amusant.
Des voyageurs qui avaient intérêt à descendre entre deux stations, tiraient le signal d’alarme, et, le train arrêté, payaient l’amende et s’en allaient, joyeux, à leurs affaires ; les administrateurs furent obligés d’aggraver extraordinairement les pénalités, pour mettre fin à un abus qui transformait le terrible bouton d’appel en simple cordon d’arrêt du conducteur d’omnibus.