— Vous avez raison, reprit mon compagnon d’excursion. Mais nous n’y pouvons rien. Remarquez, d’ailleurs, que le cas dont nous venons de parler n’est pas isolé. Le grand commerce détruit le petit, non seulement par ce qu’il donne, mais encore par ce qu’il vend. Disposant de gros capitaux il achète par grandes quantités, paye moins cher et peut revendre à un bon marché tel que, pour les petits la concurrence devient impossible.
— J’ai vu de gros arbres, au feuillage si touffu, qu’à leur ombre aucune plante ne pouvait pousser. Tout étouffait, faute de sucs nourriciers, d’air et de soleil.
— C’est exactement un fait de même ordre. Les grands magasins ont mangé les petits. A un moment donné, nous en voyions sombrer des centaines à la fois. Et ce n’est pas fini. Ceux qui ont résisté jusqu’ici sont bien entamés. Encore cette absorption n’est-elle pas arrivée à son maximum. Peu à peu, tous les genres de commerce qui sont encore indépendants viendront s’engouffrer dans ces immenses établissements. La lutte se portera, tour à tour, sur tous les articles qu’elle n’a pu atteindre jusqu’ici. Et, nous verrons partout même résultat : les faibles dévorés par les forts.
— Mais, alors, c’est la ruine de la plus grande partie des petits commerçants que vous prévoyez.
— Non. C’est leur ruine à tous : ruine inévitable, et qui n’est plus qu’une question de temps.
— Et, ne pouvez-vous rien faire pour empêcher ces désastres ?
— Absolument rien. Le public va fatalement au bon marché et crée lui-même les ruines qu’il déplore. Prenez, par exemple, un commerçant quelconque, qui se plaint, pour sa partie, de la concurrence des grands magasins. Vous l’y verrez courir tout le premier, pour y acheter ce qu’il ne vend pas lui-même, à meilleur prix que dans une petite boutique. Le bon petit commerce d’autrefois a fait son temps. Il est condamné à mort, comme la petite industrie, comme les petits peuples qui deviennent nécessairement la proie de leurs puissants voisins.
— Savez-vous que ce tableau n’est pas consolant pour l’avenir des masses, en Europe. Que deviendront ces milliers de faibles ruinés par les forts ?
— Je n’en sais rien. L’avenir lointain nous est caché par des voiles que personne ne peut soulever. Quant au présent, il est sous nos yeux et rien de plus facile que de s’en rendre compte. Ce que je viens de vous montrer n’est pas autre chose, d’ailleurs, que l’application au commerce de principes établis par un grand savant anglais, Ch. Darwin, pour tous les êtres créés par la nature. En tout et partout, les mieux organisés détruisent ceux qui sont moins favorablement doués. Une hirondelle gobe des milliers de mouches ; un brochet digère des milliers de goujons, et un grand magasin avale des milliers de petits commerces. C’est la loi de nature, à laquelle, tôt ou tard, rien n’échappe. Vous, en Chine, vous en êtes préservés jusqu’à ce jour : mais votre tour viendra.
— En attendant, heureux le pays de Confucius, de ne connaître encore, ni combat pour la vie, ni faibles mangés par les forts, ni grosse industrie, ni grands magasins !