— Ma foi, non ! repris-je. Hasard pour hasard, autant parier pour un cheval moins favorisé. En voilà un, qui est à deux cent cinquante contre un. Je prends Grand Paresseux.

— C’est vouloir perdre. En toute autre occasion je vous donnerais raison. Mais, pour le Grand Prix, je vous le répète, on connaît d’avance les gagnants possibles. Vous avez le choix entre Fille-du-ciel, Parfait II et Notre-Dame.

— J’aime mieux Grand Paresseux. Faut-il que je vous le dise ? Votre hasard limité me déplaît. Je préfère prendre le plus mauvais cheval, ne fût-ce que pour ne pas faire comme tout le monde. »

Dans les tribunes, c’est un miroitement de toilettes aux couleurs printanières. La foule bourdonnante attend, avec une fiévreuse impatience, la sortie des chevaux. Les voici enfin. Montés par des jockeys aux livrées de toutes couleurs, ils prennent un petit galop et s’arrêtent à la limite désignée.

Un monsieur à l’air vénérable abaisse un petit drapeau. La cavalcade s’ébranle d’un seul mouvement et fuit avec une rapidité vertigineuse. Lorgnettes braquées, têtes anxieusement penchées ; exclamations émues, qui accompagnent chaque péripétie de la course.

Et, pendant que la poussière s’élève sous les pieds du petit escadron, je me sens gagner, moi aussi, par l’émotion des autres. Cette émotion, je la connais : ce n’est, ni une affection particulière pour Fille-du-ciel ou Parfait II, ni une passion effrénée pour l’amélioration de la race chevaline, qui fait battre tant de cœurs. C’est le jeu, le jeu de hasard sous sa forme la plus brutale : le pari, qui a pris possession de nous tous et dont le démon nous emporte le long de la piste.

Fille-du-ciel ! crient des milliers de voix. Je vois la bête écumante arriver sur nous : je la crois déjà victorieuse, quand tout d’un coup, de la masse des distancés, un cheval se détache. En quelques bonds énormes, il a rejoint le concurrent, qui, jusqu’alors était sûr d’arriver premier. Il l’atteint, le devance d’un galop furieux et passe comme la foudre devant le poteau, qui marque le but et la victoire.

C’est Grand Paresseux, qui vient de battre tous ses rivaux, de confondre les calculs les mieux établis. Je me sens quelque peu exalté : j’ai gagné deux cent cinquante fois ma mise et je regarde, non sans ironie, mon ami, qui n’en revient pas.

— Vous me disiez pourtant que jamais, de mémoire de Grand Prix… — Ne m’en parlez pas ! Je n’y comprends plus rien. Un cheval à 250 contre un. C’est à désespérer de tout. Enfin, allons toucher votre argent.

Nous partîmes triomphants, traversant les rangs piteux des décavés, très nombreux ce jour-là. Mon aimable guide ne pouvait se consoler de voir ses plus belles hypothèses démenties par le fait inattendu, incontestable.