— Allons ! fis-je en riant ! Avouez que, sous prétexte de courses, vous m’avez montré tout simplement, le jeu des Trente-six Bêtes.
— Il n’y a qu’une bête dans l’affaire, répondit-il rageusement : c’est le public, dont j’ai l’honneur de faire partie. Mais on ne m’y reprendra plus. Je veux être pendu, si je retourne aux courses !
LA PRESSE
Je ne connaissais encore la presse européenne que par la lecture de quelques journaux, lorsque mon ami me proposa de visiter un des établissements où l’industrie moderne met au jour ces puissants moteurs de l’opinion publique.
Venez, me dit-il. Il faut que vous assistiez à la genèse d’un numéro de journal ; que vous voyiez comment fonctionne, dans ses organes intérieurs, cette puissance née d’hier et qui, aujourd’hui, gouverne réellement notre monde européen.
Nous nous arrêtons, dans une rue de largeur moyenne, devant un immense édifice, qui ressemble à un palais plutôt qu’à une usine, et qu’on prendrait pour l’habitation d’un millionnaire, n’étaient d’immenses rouleaux de papier blanc qui, debout sur le trottoir, attendent que l’atelier les absorbe, pour les rendre sous forme de feuilles imprimées, découpées et pliées.
— Regardez tout ce papier, fit mon guide. C’est la pitance quotidienne de la feuille que vous allez voir imprimer. Le nombre des rouleaux vous indique un tirage d’environ deux cent mille exemplaires.
— Deux cent mille !
— Oh ! n’allez pas croire que ce soit là le maximum. Je pourrais vous en montrer, qui dépassent le million. Si je vous ai amené ici, c’est que j’ai des amis dans la maison et qu’il vous sera plus facile de tout voir et de tout comprendre.
Nous gravissons les marches d’un large escalier. Je suis tout étonné de n’y rencontrer que fort peu de personnes, moi qui m’attendais à trouver là tout le mouvement inséparable de la fiévreuse activité d’une grande feuille.