— Patientez un peu, fit mon ami. Les rédacteurs, à cette heure, sont tous à leur poste.
— Et le personnel de l’imprimerie ?
— Il fait usage d’un autre escalier, débouchant sur un des côtés de la maison. De cette manière, chacun est chez soi et l’on évite l’encombrement.
Nous entrons. Un garçon, à l’uniforme du journal, nous mène jusqu’à une porte, sur laquelle on lit ces mots : « Cabinet du Rédacteur en chef ».
Les présentations faites, et le but de ma visite exposé, nous commençons notre exploration.
Voici, d’abord, une vaste salle : la majeure partie en est occupée par une table immense, dont le bois disparaît sous les journaux amoncelés. Tout autour, une douzaine d’hommes de tout âge, sont assis, lisant, prenant des notes, écrivant. Notre entrée ne leur fait pas lever la tête ; ils sont bien trop pressés, pour perdre une seconde.
— Voyez-vous ce jeune homme brun, monocle à l’œil ? C’est le chef du reportage. Très actif, très adroit, ayant ses entrées partout et sachant se les procurer, quand il ne les a pas. Un seul défaut : lorsque les renseignements lui manquent, il se livre quelquefois à la production du canard…
— Du canard ?
— Vous n’y êtes pas. Le canard n’est pas l’oiseau savoureux que vous connaissez : c’est un volatile d’un genre tout spécial, qui naît dans quelques journaux à court de nouvelles. Pour intéresser le lecteur, on fabrique alors une bonne histoire à sensation, qui prend son vol par le monde : c’est le canard en question.
— Alors, je sais ce que c’est. Il y a peu de temps, une feuille très sérieuse pourtant, m’a servi de ce gibier. Vous savez que la Gazette officielle de Pékin est rédigée sous l’inspiration directe du gouvernement ; ses rédacteurs se bornent à reproduire ce qu’on leur communique et, par conséquent, ne sont d’aucune façon responsables. Vous figurez-vous ma stupéfaction, lorsque je vois dans un grand journal que, depuis l’origine de notre Gazette, deux cents de ses rédacteurs avaient été décapités ? J’étais indigné ! Comment peut-on publier de pareilles faussetés ?