— Tout va bien… Marchez ! Alors commence un spectacle qu’il faut avoir vu, pour se rendre compte de l’impression qu’il suggère.
Actionnée par les rubans de transmission, se met en marche la machine, qui va donner la consécration définitive à tous les efforts isolés que j’ai vu collaborer jusque-là.
L’énorme rouleau de papier, mis en place, commence à tourner, d’abord lentement ; puis il va plus vite ; puis il court avec une rapidité vertigineuse. En même temps, tournent les lourds cylindres qui portent les caractères ; les rouleaux qui les couvrent d’encre, tournent, eux aussi, du même coup. Entre les clichés, le papier, comme une anguille, se glisse, monte, descend, serpente, avec un mouvement si intelligent, qu’on croirait qu’il sait ce qu’il fait. Enfin, d’innombrables aiguilles le percent, le coupent, le séparent en feuilles ; celles-ci arrivent, huit à la fois, de chaque côté de la rotative, sur une espèce de grillage, qui semble une main gigantesque.
Elles vont, les deux mains, sans cesse ; elles comprennent qu’il faut qu’elles se dépêchent et elles travaillent avec ardeur. Elles s’élèvent, s’abaissent, abattant à chaque coup sur les planches leurs seize journaux et recommençant, recommençant toujours.
Je ne crois pas que l’industrie moderne possède un instrument plus apte à montrer sa toute-puissance.
Nous sortons enfin. Dans la rue, des voitures roulent, portant aux gares ou distribuant en ville et dans la banlieue, les numéros du journal. Les vendeurs des kiosques, les camelots se pressent : c’est à qui aura, le premier, les exemplaires dont il a besoin. C’est un mouvement bruyant, une agitation tumultueuse, qui se prolongera, longtemps encore, après notre départ, portant à la terre entière la pensée, qui venait d’éclore là.
Toute cette vision m’avait profondément ému. Seul enfin, je repassai dans mon esprit les scènes variées qui s’étaient déroulées devant mes yeux et me demandai comment cette imprimerie, découverte par mes compatriotes il y a des milliers d’années, avait pu prendre un si merveilleux développement, dans cette Europe qui n’avait pourtant réinventé la presse qu’il y a peu de siècles.
Je me dis que, pour opérer toutes ces merveilles, il avait suffi à un observateur de génie de remarquer ce fait si minime en apparence : que la vapeur d’un peu d’eau bouillant devant lui, soulevait le couvercle de la bouillotte. Et je compris qu’une nouvelle ère s’était alors ouverte pour l’humanité et que la science avait pris définitivement possession du globe terrestre.
A TRAVERS CHAMPS
Ce jour-là, je m’étais échappé de la ville : heureux comme un écolier en vacances, j’allais, à travers champs, laissant au hasard le soin de me conduire, regardant tout ce qui pouvait tenter ma curiosité, et modifiant sans cesse la direction de mes pas, suivant le spectacle qui m’attirait.