Les environs de Paris forment, par place, un potager merveilleusement cultivé. Les légumes que la grande cité dévore, allongent au loin leurs lignes régulières, aux intervalles méthodiquement tracés et forment un tableau qui ne manque pas de charme… ni même de poésie.

Oui, de poésie. Je ne suis pas de ceux qui regrettent les empiètements de l’homme sur la nature rebelle. Je ne regarde pas, comme fatale à l’idéal, l’époque où, suivant l’expression d’Alfred de Musset :

… « Le globe rasé, sans barbe ni cheveux,

Comme un grand potiron, roulera dans les cieux. »

Rien, au contraire, de plus poétique que ces triomphes de la civilisation sur la sauvagerie, du cultivateur sur le sol ingrat. L’« océan de choux et de navets », que produit, grâce à la sage application de l’engrais naturel, la presqu’île de Gennevilliers, ne m’effraye pas.

Loin de là : je me plais à contempler ce chef-d’œuvre de la patience humaine et je ne déplore qu’une chose : c’est que l’Europe ne présente pas partout un spectacle aussi vivant, aussi joyeux ; que les terrains incultes y soient encore si nombreux ; que la friche et les broussailles occupent d’immenses espaces, que le laboureur n’a pas encore utilisés.

Ce n’est pas que je sois ennemi juré des sauvages grandeurs de la nature abandonnée à elle-même : les paysages glacés des Alpes ; les sommets calcinés des Pyrénées me fascinent par leur horreur grandiose et je ne les revois jamais sans être profondément ému. Mais cette désolation, cette stérilité, est-ce là la véritable poésie ? Pour que le globe soit beau, est-il donc indispensable qu’il soit mal peigné ? Ne peut-on lui couper les cheveux et lui faire la barbe, sans l’enlaidir ? en l’embellissant même ?

Toute conquête de l’homme sur la nature ajoute à la beauté de la terre, contribue à la poésie de l’existence. N’y eût-il que cette pensée : « tel hectare de terre, hier couvert de brousse, aujourd’hui rendu fécond, peut nourrir une famille entière ; » la conclusion inévitable suffirait pour satisfaire les exigences poétiques les plus raffinées.

C’est ainsi, du moins, que nous avons posé et résolu la question en Chine. Partout où il a été possible, nous avons déraciné la forêt et fait passer la charrue. Nous y avons beaucoup gagné. L’Europe ne perdrait rien, certes, à faire aussi la barbe à la nature, à défricher tant de terrains, encore inutiles, qu’on rencontre jusqu’aux environs mêmes de Paris.

C’est une chose curieuse, en effet, que la comparaison des traitements différents que nous faisons subir à la terre. Chez nous, il n’est pour ainsi dire pas un coin de champ, qui ne serve au paysan. Le laisser stérile nous paraîtrait un véritable crime, un acte d’impiété envers la terre, qui veut être fertilisée par l’homme, et lui rend au triple ce qu’il lui a donné. Quelle est la situation de l’agriculteur en Europe ?