Le paysan français, par exemple, est, depuis un siècle, le plus riche de l’Europe. Le morcellement des héritages a créé une classe très nombreuse de paysans propriétaires ; petits propriétaires, qui cultivent eux-mêmes, et vivent du produit de leur sol.
Sobre, patient, laborieux, ne reculant devant aucune peine ; se sacrifiant, lui et sa famille, à la terre qu’il adore, le paysan ne se sent pas heureux cependant et, trop souvent, émigre vers la ville et les grandes usines.
Je crois que cette différence dans la situation des agriculteurs français souvent mécontents, et des laboureurs chinois, si satisfaits de leur sort, tient principalement à trois causes : le budget, le caractère agricole de notre gouvernement, et la constitution de la propriété.
Le budget de la Chine est, en effet, prodigieusement faible, en comparaison des dépenses et recettes d’un grand État européen. Les impôts indirects : mines, douanes et sel, n’en constituent qu’une très faible portion. La presque totalité du revenu est fournie par l’impôt foncier, qui divise les terres en quatre classes, suivant qu’elles sont irriguées ou non, qu’elles ont été récemment conquises sur les eaux, etc.
Cet impôt est, en moyenne, de 1 fr. 50 à 5 fr. par hectare, ce qui fait environ 3 fr. par tête ; tandis qu’en France, l’impôt payé par chaque habitant s’élève à plus de 75 fr. De sorte qu’une famille chinoise, composée de huit personnes, ne paye que 24 fr. ; tandis qu’une famille d’agriculteurs français, de 4 membres, paye 300 fr.
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’énormité de la différence, qui saute aux yeux. Je dois ajouter pourtant que, dans les temps de disette, le gouvernement accorde des remises d’impôts et des exemptions totales, tout en pourvoyant aux besoins immédiats par les immenses réserves, entassées dans ses magasins de riz.
D’autre part, notre gouvernement offre un caractère tout spécial.
Isolés du reste du monde pendant une longue période d’années, nous n’avons pas eu, pour ainsi dire, de politique étrangère ; l’action de nos gouvernants était donc tout intérieure et se résumait en deux mots : maintien de l’ordre et soins donnés à la terre. Et, cela est si absolument vrai, qu’on pourrait dire que, pendant une suite prodigieuse de siècles, notre gouvernement a été un immense ministère de l’agriculture, appliquant tous ses efforts au sol ; enseignant au paysan l’usage de l’engrais naturel ; couvrant tout le pays d’un gigantesque réseau de canaux d’irrigation ; se faisant, en même temps, l’économe de la nation, et accumulant dans ses greniers, par l’impôt foncier payé en nature, le superflu des années de bonne récolte, seule ressource de tous dans les temps de famine.
L’Europe, au contraire, absorbée par des guerres d’État à État, n’a pas joui de la tranquillité indispensable pour créer un gouvernement aussi exclusivement pratique, aussi spécialement consacré à la surveillance et à la direction de la principale industrie nationale. En même temps, elle était obligée de recourir à toutes sortes de taxes indirectes, gênantes pour le commerce et l’industrie qui, au contraire, chez nous, sont absolument libres et ne se voient jamais entravés dans leur essor par l’intervention administrative, ni arrêtés par des impôts spéciaux ou des droits d’octrois.
Enfin, la constitution de la propriété du sol, après avoir traversé des phases diverses, s’est fixée définitivement en Chine, au système actuel, très avantageux pour tous et dont une expérience prolongée nous a démontré la supériorité.