— Il est midi. Voulez-vous déjeuner ?
— Avec plaisir : où déjeunerons-nous ?
— Ici même, si toutefois vous voulez vous contenter de l’ordinaire, modeste mais très suffisant, de la maison.
— Il y a donc un restaurant, dans la Bibliothèque ?
— C’est une innovation, qui ne date que de quelques années. Venez et vous jugerez.
En face du vestiaire, une petite salle offre la pâture aux travailleurs affamés. Les plats sont très simples, mais fort bons. Le service est fait, comme je ne l’ai jamais vu dans aucun restaurant, par des gens pleins de prévenances, qui savent bien à quel public ils ont affaire et le traitent en conséquence, voient tout d’un coup d’œil et — chose extraordinaire — vont, viennent, s’acquittent de leur service, sans faire le moindre bruit. On dirait qu’ils ont peur de troubler la pensée de ceux qui viennent se restaurer, de leur faire perdre le fil de leurs idées.
Je sors de là, enchanté. Le repas n’était pas digne de Lucullus ; mais s’il était simple, il était excellent et d’un bon marché exceptionnel ; et l’on n’est pas dérangé par les cris, les bruits, les poussées, habituels dans les restaurants même le plus en vogue.
Nous rentrons dans la salle de Travail. Je demande quelques volumes chinois et je m’aperçois que mon pays n’est pas encore suffisamment représenté à la Bibliothèque. Les traductions des Évangiles en chinois, les livres rédigés dans notre langue par les missionnaires, sont trop nombreux, par rapport aux trop rares œuvres de nos lettrés, qui ne peuvent pas donner une idée exacte de la richesse de notre littérature nationale. Mais les explications que m’a données mon compagnon sur le peu de ressources mis à la disposition des administrateurs de la grande collection, me font comprendre que ce n’est là qu’une question de temps et que l’avenir comblera ces vides.
Mon ami a fini de prendre ses notes. Nous quittons la salle de Travail, pour monter à la division des manuscrits, où j’ai vu des merveilles. Manuscrits de toutes langues, de tous temps et de tous pays : français, allemands, arabes, hébreux, égyptiens ; chefs-d’œuvre de la calligraphie ; exemplaires uniques, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Toutes les races et tous les siècles semblent s’être concertés pour réunir là leurs trésors les plus précieux : depuis le papyrus égyptien jusqu’au bambou de l’Inde et du Thibet, à l’écorce de mûrier de la Chine, au parchemin de l’Europe du moyen âge.
Il y a là des volumes que le copiste a dû passer sa vie à parfaire. D’autres, où l’art a pris la forme la plus singulière. Ainsi l’on me montre, dans une vieille Bible manuscrite, deux pages couvertes de dessins.