Je vis donc condamner à la prison des gens qui n’étaient guère coupables que de peccadilles. J’en entendis acquitter d’autres, qui avaient causé des dommages considérables. Car, en Europe, tout dépend du plus ou moins d’habileté du criminel. S’il a fait beaucoup de mal sans trop s’écarter de la loi, il est à peu près sûr d’échapper. Je ne pus m’empêcher de faire remarquer à mon ami, que chez nous, c’était tout le contraire et que l’on condamnait le coupable d’autant plus sévèrement, que sa mauvaise action était plus savamment combinée.

— « Que voulez-vous ? me répondit-il. C’est très malheureux, mais nous n’y pouvons rien. La loi est la loi ; on est bien forcé de l’appliquer. Je sais bien que notre procédure fourmille de ces chinoiseries-là…

— Comment ! des chinoiseries ! interrompis-je, tout indigné. Mais il n’y a rien de chinois là-dedans ! Venez en Chine ! Jamais vous n’y verrez d’abus semblables ! »

Il sourit, d’un air un peu gêné et me conduisit à la Cour d’Assises, où l’on juge les grands crimes. La décision est rendue par douze hommes, tirés au sort, appelés jurés, et qui doivent prononcer, non plus d’après la loi, mais, comme en Chine, selon la justice et l’équité. Cela me fit plaisir.

Je vis juger là, entre autres causes, une femme qui, jalouse de son mari, lui avait jeté à la figure une espèce de liquide appelé vitriol, qui vous arrache les yeux, vous enlève le nez, vous brûle la chair ; un horrible poison, en un mot.

Je crus d’abord qu’il était impossible qu’une femme traitât son mari d’une façon aussi peu humaine. Je dus me rendre à la triste évidence de la réalité. Ces femmes, me dis-je, n’ont jamais lu Confucius.

Je trouvai, en général, que les jugements de la Cour étaient assez raisonnables. Je fus choqué, cependant, de voir les accusés bien habillés traités avec plus d’égards que ceux qui portaient de vilains vêtements. Chez nous, cela ne peut se faire : nos philosophes nous ont interdit d’avoir égard à ces sortes de distinctions.

En sortant du Palais de Justice, je me rendis tout en face, au Palais du Tribunal de Commerce. J’y admirai un superbe escalier monumental aussi audacieux qu’élégant, et j’y entendis condamner une foule de gens à avoir leurs biens saisis. Il y a là des agréés, qui sont avocats et avoués à la fois. Ils portent un costume encore plus extraordinaire que leurs confrères du Palais de Justice.

Je me retrouvai enfin dans la rue, après avoir assisté, à peu près, à toutes les façons de rendre la justice en ces pays d’Europe.

Le résultat général ne m’avait pas précisément enchanté. Je m’attendais à la perfection : et j’en étais réduit à regretter le sous-préfet-juge Ouang, ses décisions aussi rapides qu’équitables et ses bastonnades vengeresses.