(Mina Darville à son frère)
À quoi sert-il de chasser aux chimères, ou plutôt pourquoi n'en pas faire des réalités? Va trouver M. de Montbrun, et—puisqu'il faut te suggérer les paroles, dis-lui:—«Je l'aime, ayez pitié de moi.»
Ce n'est pas plus difficile que cela. Mais maîtrise tes nerfs, et ne va pas t'évanouir à ses pieds. Il aime les tempéraments bien équilibrés.
Je le sais par coeur, et ce qu'il va se demander, ce n'est pas absolument si tu es amoureux au degré extatique, si tu auras de grands succès, mais si tu es de force à marcher, coûte que coûte, dans le sentier du devoir.
Compte qu'il tirera ton horoscope d'après ton passé. Il n'est pas de ceux qui jugent que tout ira droit parce que tout a été de travers.
Tu dis que je le connais mieux que toi. Ce doit être, car je l'ai beaucoup observé.
J'avoue que je le mettrais sans crainte à n'importe quelle épreuve, et pourtant, c'est une chose terrible d'éprouver un homme. Remarque que ce n'est pas une femme qui a dit cela. Les femmes, au lieu de médire de leurs oppresseurs, travaillent à leur découvrir quelques qualités, ce qui n'est pas toujours facile.
Quant à M. de Montbrun, on voit du premier coup d'oeil qu'il est parfaitement séduisant, et c'est bien quelque chose, mais il a des idées à lui.
Ainsi je sais qu'à l'approche de son mariage, quelqu'un s'étant risqué à lui faire des représentations sur son choix peu avantageux selon le monde, il répondit, sans s'émouvoir du tout, que sa future avait les deux ailes dont parle l'Imitation: la simplicité et la pureté; et que cela lui suffisait parfaitement.
On se souvient encore de cet étrange propos. Tu sais qu'il se lassa vite d'être militaire pour la montre, et se fit cultivateur. Il a prouvé qu'il n'entendait pas non plus l'être seulement de nom.