Angéline m'a raconté que le jour de ses noces, son père alla à son travail. Oui, mon cher,—c'est écrit dans quelques pages intimes que Mme de Montbrun a laissées—dans la matinée il s'en fut à ses champs.

C'était le temps des moissons, et M. de Montbrun était dans sa première ferveur d'agriculture. Pourtant, si tu veux réfléchir qu'il avait vingt-trois ans, et qu'il était riche et amoureux de sa femme, tu trouveras la chose surprenante.

Ce qui ne l'est guère moins, c'est la conduite de Mme de Montbrun.

Jamais elle n'avait entendu dire qu'un marié se fût conduit de la sorte; mais après y avoir songé, elle se dit qu'il est permis de ne pas agir en tout comme les autres, que l'amour du travail, même poussé à l'excès, est une garantie précieuse, et que s'il y avait quelqu'un plus obligé que d'autres de travailler, c'était bien son mari, robuste comme un chêne. Tout cela est écrit.

D'ailleurs, pensa-t-elle, «un travailleur n'a jamais de migraines ni de diables bleus». (Mme de Montbrun avait un grand mépris pour les malheureux atteints de l'une ou l'autre de ces infirmités, et probablement qu'elle eût trouvé fort à redire sur un gendre qui s'égare dans un paradis de rêveries.)

Quoi qu'il en soit, prenant son rôle de fermière au sérieux, elle alla à sa cuisine, où à défaut de brouet noir dont la recette s'est perdue, elle fit une soupe pour son seigneur et maître, qu'elle n'était pas éloignée de prendre pour un Spartiate ressuscité, et la soupe faite, elle trouva plaisant d'aller la lui porter.

Or, un des employés de son mari la vit venir, et comme il avait une belle voix, et l'esprit d'à propos, il entonna allègrement:

Tous les chemins devraient fleurir,
Devraient fleurir, devraient germer
Où belle épousée va passer.

M. de Montbrun entendit, et comme Cincinnatus, à la voix de l'envoyé de Rome, il laissa son travail. Son chapeau de paille à la main, il marcha au devant de sa femme, reçut la soupe sans sourciller, et remercia gravement sa ménagère qu'il conduisit à l'ombre. S'asseyant sur l'herbe, ils mangèrent la soupe ensemble, et Mme de Montbrun assurait qu'on ne fait pas deux fois dans sa vie un pareil repas.

Ceci se passait il y a dix-neuf ans, mais alors comme aujourd'hui, il y avait une foule d'âmes charitables toujours prêtes à s'occuper de leur prochain.