Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j'en devrais mourir—je veux l'aimer.

30 août.

Oui, c'étaient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troublé me paraît un sentiment misérable. Du moins, c'est une source féconde de douleurs et d'angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur.

Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l'Europe, il me dit—et avec quelle noblesse:

«Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupçons. Je crois en vous, et je sais que vous croyez en moi.»

Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole donnée, c'était la servitude fière et profonde; mais il est triste de n'avoir que des cendres dans son foyer.

31 août.

«Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme,
Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour.
La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme.
Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.»

Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait immortelle, s'est changée en pitié,—et la pitié d'un homme,—qui en voudrait?

D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui viendra le troubler dans son bonheur. Son bonheur! Non, il ne saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui s'attache à la chair et qui brûle.