—N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.
—Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets.
—Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements, toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!—Et sa voix s'éteignit dans un sanglot.
—Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une émotion profonde.
Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte, m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur elle, et la retint longtemps dans ses bras.
—Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la tête, disparut dans le corridor.
Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous restions là.
—Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous
Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne, je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid… Et il mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée.
En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.»