Quand je passe par les champs, je ne puis m'empêcher d'envier les faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois, oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs que mon père aimait.
Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse. Riche comme il l'était, quel autre que lui se fût assujetti à un si énergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et croyait qu'une vie dure est utile à la santé de l'âme et du corps.
D'ailleurs, il jouissait en artiste des beautés de la campagne. «Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des pensées basses, lorsqu'on travaille sous ce ciel si beau.»
Ô mon père, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu'au moins je sache dire: «Non, je n'entretiendrai pas des pensées de désespoir sous ce ciel si beau.»
4 septembre.
C'est là dans cette délicieuse solitude, qu'il m'a dit pour la première fois: «Je vous aime».
Je vous aime! cri involontaire de son coeur, qui vint troubler le mien.
Mon père, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes allés ensemble. Ces beaux noyers ont entendu bien des éclats de rire. Maintenant mon père est dans sa tombe, Mina dans son cloître, et moi vivante, Maurice n'y reviendra jamais! Il disait de cette belle mousse qu'on devrait se reprocher d'y marcher, que fouler les fleurs qui s'y cachent, c'est une insulte à la beauté.
Ce soir, tout était délicieusement frais et calme autour de l'étang. Pas le moindre vent dans les arbres; pas une ride sur ces eaux transparentes, glacées de rose. Couchée sur la mousse, je laissais flotter mes pensées, mais je ne sentais rien, rien que lassitude profonde de l'âme.
5 septembre.