Pauvre folie que je suis! J'ai relu ses lettres, et tout cela sur mon âme c'est la flamme vive sur l'herbe desséchée.
6 septembre.
Pourquoi tant regretter son amour? «Ma fille, disait le vieux missionnaire à Atala, il vaudrait autant pleurer un songe. Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer route dans une tempête?»
8 septembre.
Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres. J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent, alors qu'il m'aimait comme une femme rêve d'être aimée. Que de fois n'y a-t-il pas appuyé sa tête brune et pâle! «De sa nature, l'amour est rêveur», me disait-il parfois.
Cet endroit de la côte, d'où l'on domine la mer, lui plaisait infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de l'écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante:
Amor chi a nullo amato amar perdona.
Amère dérision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j'en approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la toile, mais qui relèvera l'arbre tombé,—renversé dans toute sa force, dans toute sa sève?
Le coeur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve, en regardant la côte où je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du passé. J'ai fait enlever l'inscription. Lâcheté, mais qu'y faire?
Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d'une autre.